Le Japon et les États-Unis interviennent ensemble sur le yen : Bitcoin face au réveil du carry trade
Tokyo et Washington main dans la main sur le marché des changes. Satsuki Katayama, ministre japonaise des Finances, a confirmé que l’opération destinée à contrer la « volatilité excessive » du yen avait été menée conjointement avec les autorités américaines. Et elle prévient : d’autres actions coordonnées suivront si la devise nippone continue de déraper.
Deux économies qui achètent du yen en chœur, cela ne s’était pas vu depuis 2011. Pour tous les marchés nourris à l’effet de levier, cryptomonnaies comprises, l’avertissement est limpide : la monnaie la moins chère de la planète pourrait cesser de l’être très brutalement.
Points clés
- Le Japon et les États-Unis sont intervenus conjointement sur le marché des changes pour soutenir le yen, une opération inédite depuis 2011
- Tokyo est pris en tenaille entre une dette publique supérieure à 250 % du PIB et une devise qui s’effondre
- Le débouclage du carry trade en yen avait fait plonger Bitcoin de 65 000 à moins de 49 000 dollars en août 2024
- Metaplanet, le stablecoin JPYC et la réforme fiscale à 20 % de la FSA structurent la réponse crypto japonaise
Une arme rare, lourde, et rarement sortie du placard
Mécaniquement, une intervention japonaise est simple : le ministère des Finances décide, la Banque du Japon exécute. Ce qui change tout ici, c’est la signature américaine. Côté Washington, ce type d’opération passe par l’Exchange Stabilization Fund, la caisse de stabilisation du Trésor, la Fed de New York agissant comme simple exécutant. Autant dire que la décision est politique avant d’être technique.
Les précédents se comptent sur les doigts d’une main :
- Juin 1998 : le Trésor américain achète du yen aux côtés de Tokyo alors que la devise frôle les 147 pour un dollar.
- Mars 2011 : opération coordonnée du G7 pour casser l’envolée du yen après le séisme de Tōhoku.
Entre les deux, le Japon a toujours agi seul. Environ 9 200 milliards de yens brûlés en 2022, puis près de 15 300 milliards en 2024, soit une centaine de milliards de dollars, d’après les données publiées par le ministère des Finances. À chaque fois, le même résultat : quelques semaines de répit, jamais un retournement de tendance. Vendre du yen à découvert face à une seule banque centrale, c’est une opération de marché. Le faire face à deux Trésors alliés, c’est parier contre une volonté politique. Les fonds spéculatifs connaissent la différence.
« L’administration Trump tient ses promesses envers les partenaires de confiance des États-Unis. La sécurité économique est indissociable de la sécurité nationale, et l’alliance nippo-américaine repose sur ces deux piliers.
Les mesures coordonnées prises vendredi sur le marché des changes ont permis de contrer les fluctuations désordonnées du yen. Le Trésor américain reste vigilant et en contact étroit avec ses homologues du ministère des Finances et de la Banque du Japon.
Nous n’hésiterons pas à participer à de nouvelles interventions conjointes. Le mécanisme de pension FIMA constitue un soutien essentiel.
Nous encourageons son renforcement dans les prochains mois. Nous soutenons fermement les mesures décisives prises par le Japon sur les marchés et sa politique monétaire afin de corriger la sous-évaluation importante du yen. Le gouvernement Takaichi entame une nouvelle phase prometteuse de sa politique économique, après près de 15 ans de mesures de relance ambitieuses qui ont engendré une dynamique économique sous-jacente robuste et durable.»
Le piège budgétaire dans lequel Tokyo s’est enfermé
Cette situation concernant le yen est née de l’addition de deux décisions. D’un côté, une politique budgétaire expansionniste assumée par le gouvernement de Sanae Takaichi, financée à crédit dans un pays dont la dette publique dépasse 250 % du PIB. De l’autre, une Banque du Japon qui remonte ses taux au compte-gouttes, avec un écart de rendement toujours béant face au dollar.
Le résultat se lit sur la courbe obligataire. Le rendement du JGB à 30 ans, l’emprunt d’État japonais à trois décennies, évolue sur des sommets jamais atteints depuis sa création en 1999. Or le service de la dette engloutit déjà plus de 28 000 milliards de yens par an dans le budget national, un poste qui grossit à chaque hausse de taux.
D’où la nasse : monter les taux assez vite pour défendre la devise, et la charge d’intérêts devient intenable. Les laisser où ils sont, et la monnaie fond. L’intervention sur le change offre une troisième voie, celle de l’antidouleur. Elle achète du temps sans traiter la cause, et Katayama le sait parfaitement puisqu’elle promet déjà de recommencer.
Le carry trade, cette mèche qui court jusqu’à Bitcoin
Le yen bon marché n’est pas qu’une affaire japonaise. Il finance depuis des années le carry trade : emprunter en yen à taux quasi nul, convertir, et placer ailleurs sur des actifs plus rémunérateurs. Tant que la devise s’affaiblit, la mécanique s’auto-entretient. Quand elle se retourne, elle broie.
Le 5 août 2024 en a donné la démonstration grandeur nature. Après une hausse surprise de la Banque du Japon, le yen s’est apprécié d’une vingtaine de figures face au dollar en quelques séances. Le Nikkei a perdu 12,4 % en une journée, sa pire séance depuis 1987. Bitcoin, lui, est passé d’environ 65 000 dollars fin juillet à moins de 49 000 dollars en intraday, une chute de près de 17 % en vingt-quatre heures, avec Ethereum en recul de plus de 20 %. Les cryptomonnaies se traitent en continu, week-end compris : quand un desk doit couvrir un appel de marge en urgence, c’est le premier distributeur automatique disponible.
Les entreprises japonaises fuient
Sur le terrain japonais, la fuite devant la monnaie est déjà engagée. Metaplanet, la société cotée à Tokyo, a bâti une trésorerie de plus de 30 000 BTC en revendiquant explicitement une couverture contre l’érosion du yen. JPYC, premier stablecoin adossé à la devise nippone et agréé localement, a démarré sa circulation. Et la réforme portée par la FSA, le régulateur financier japonais, doit faire basculer les actifs numériques sous le régime du FIEA, la loi sur les instruments financiers, avec un prélèvement forfaitaire de 20 % en remplacement d’un barème progressif qui pouvait grimper jusqu’à 55 %.
Reste l’asymétrie fondamentale de l’exercice. Pour affaiblir sa monnaie, Tokyo peut créer des yens sans limite. Pour la soutenir, il faut vendre des réserves de change, environ 1 200 milliards de dollars, majoritairement placés en bons du Trésor américain. Chaque yen racheté est un dollar cédé, donc une pression haussière sur les taux longs américains. Voilà aussi pourquoi Washington a accepté de signer : partager l’opération, c’est partager la facture. Les munitions des deux Trésors se comptent en centaines de milliards. Celles de Bitcoin s’arrêtent à 21 millions d’unités, et personne ne peut en imprimer une seule de plus.