Les banques centrales veulent la plomberie de la crypto, mais sans les cryptomonnaies
Le meilleur des deux mondes. Une analyse de Bybit Insights observe que les banques centrales étudient désormais plusieurs innovations popularisées par la crypto : règlement instantané, registres tokenisés, paiements conditionnels et interopérabilité. L’objectif n’est pas d’adopter Bitcoin ou les blockchains publiques. Il consiste à moderniser les infrastructures financières tout en maintenant la monnaie de banque centrale au cœur du système. Les institutions retiennent donc l’architecture, sans reprendre le modèle monétaire décentralisé qui l’accompagne.
Points clés
- Les banques centrales retiennent trois briques crypto : règlement atomique, programmabilité et interopérabilité, via des projets comme Agorá et Pine
- La BRI écarte les stablecoins de son « registre unifié » et promeut le dépôt tokenisé adossé à une banque supervisée
- Deux modèles s’opposent : dépôt tokenisé et monnaie de banque centrale en Europe et en Asie, stablecoins privés sous licence aux États-Unis
- Plus de 130 juridictions étudient une MNBC pour trois lancements grand public, face à plus de 250 milliards de dollars de stablecoins en circulation
Les banques centrales reprennent les outils de la crypto
Le premier chantier concerne le règlement atomique. Les deux parties d’une transaction, par exemple la livraison d’un titre et son paiement, sont exécutées simultanément ou annulées ensemble. Ce mécanisme réduit le risque qu’une contrepartie fasse défaut entre les deux opérations.
La programmabilité permet ensuite d’automatiser certains paiements : versement d’un coupon, appel de marge ou déblocage de fonds après une livraison. Il faut toutefois distinguer le paiement conditionnel de la monnaie programmable. Dans le premier cas, l’opération obéit à des conditions convenues. Dans le second, l’émetteur pourrait limiter l’usage de la monnaie selon le lieu, la date ou le produit acheté.
La BCE exclut cette seconde possibilité pour l’euro numérique, qui doit rester utilisable librement comme les espèces. Elle teste néanmoins des paiements conditionnels réalisés automatiquement lorsque des critères prédéfinis sont remplis.
La Banque des règlements internationaux pousse surtout ces innovations sur les marchés de gros. Son projet Agorá réunit sept banques centrales et des établissements privés autour d’une plateforme partageant réserves de banque centrale et dépôts commerciaux tokenisés. Le projet Pine a, de son côté, démontré que des smart contracts pouvaient automatiser des opérations de politique monétaire.

Stablecoins privés ou monnaie bancaire tokenisée
La BRI imagine un « registre unifié » réunissant réserves de banque centrale, dépôts tokenisés et obligations publiques. Elle reste en revanche critique envers les stablecoins, auxquels elle reproche de ne pas garantir suffisamment l’unicité de la monnaie, l’élasticité de l’offre et l’intégrité du système.
Son modèle privilégie les dépôts tokenisés : de la monnaie bancaire classique inscrite sur un registre programmable, mais toujours émise par une banque supervisée. Cette approche conserve les protections et les mécanismes de crédit du système bancaire actuel.
L’Europe avance dans cette direction avec Pontes, qui doit relier les plateformes utilisant la technologie DLT aux infrastructures de règlement de l’Eurosystème, et Appia, destiné à construire un marché européen des actifs tokenisés. La Suisse utilise déjà une MNBC de gros pour régler de véritables transactions sur SIX Digital Exchange dans le cadre du projet Helvetia, prolongé jusqu’en juin 2028.
Pour le grand public, la BCE prévoit un pilote de l’euro numérique au second semestre 2027 et vise une éventuelle émission en 2029, sous réserve de l’adoption du règlement européen.
Enfin, les États-Unis suivent une voie différente. Un décret de janvier 2025 interdit aux agences fédérales de développer une MNBC, tandis que le GENIUS Act encadre les stablecoins privés. Deux stratégies émergent ainsi : moderniser la monnaie bancaire autour des banques centrales ou confier l’innovation à des émetteurs privés réglementés.
Les banques centrales ne copient donc pas la crypto elle-même. Elles récupèrent les mécanismes capables d’accélérer et d’automatiser les échanges, tout en refusant d’abandonner le contrôle de la monnaie et du règlement final. Pas folle la guêpe.