Pourquoi Telegram a-t-il disparu de l’App Store pendant sept heures ?
Où est Charlie ? Pendant plusieurs heures, chercher Telegram sur l’App Store d’Apple ne donnait plus aucun résultat. Dans 175 pays, l’application s’est volatilisée lundi soir sans un mot d’explication, avant de réapparaître mardi matin, tout aussi silencieusement. Pour une messagerie qui revendique près d’un milliard d’utilisateurs et qui a fait du wallet crypto intégré à son application l’un de ses grands paris, sept heures d’absence totale n’ont rien d’un simple bug d’affichage.
- Telegram a mystérieusement disparu de l’App Store d’Apple pendant sept heures, suscitant de nombreuses spéculations sur les réseaux sociaux.
- Apple a justifié la suppression par la découverte d’un contenu violant ses règles, relançant le débat sur le pouvoir des magasins d’applications.
Une disparition de Telegram, puis un aveu tardif d’Apple
La chronologie s’est étirée sur près de sept heures. Repérée aux alentours de 3h22 du matin heure de Paris, l’absence s’est prolongée jusqu’à ce que Telegram réapparaisse. Apple ni l’entreprise de Pavel Durov n’avaient alors commenté publiquement.
Selon Bloomberg, Apple a fini par livrer sa version des faits : l’application a été retirée après qu’un examen de routine a détecté du contenu violant les règles strictes de la firme contre les abus sexuels sur mineurs. Telegram aurait supprimé le contenu incriminé et banni l’utilisateur responsable, ce qui a permis la restauration rapide de l’application.
Rien, pour l’instant, ne précise la nature exacte du contenu ni le canal par lequel il a été diffusé. Une zone d’ombre qui n’aide pas à calmer les critiques déjà anciennes sur la modération de Telegram, une plateforme qui a longtemps résisté aux demandes de coopération des autorités.
Sur les réseaux sociaux, la panne a d’abord alimenté toutes sortes de théories, du piratage à la censure d’État en passant par le simple bug technique. Certains utilisateurs rapportaient encore pouvoir ouvrir l’application déjà installée sur leur téléphone, seul le téléchargement de nouvelles copies étant bloqué. Preuve, après coup, qu’il s’agissait bien d’une décision de modération côté Apple, et non d’un problème technique touchant les serveurs de Telegram lui-même.
La panique n’a pas épargné les marchés. Le token GRAM, qui alimente l’écosystème TON lié à Telegram, a chuté à 1,29 dollar, un plus bas de trois mois, dans les heures qui ont suivi les premiers signalements de la disparition. Le volume sur les dérivés a bondi de 490% pendant l’épisode, signe que les traders ont massivement débouclé leurs positions avant même de connaître la cause du retrait. Le jeton a depuis regagné une partie du terrain perdu, autour de 1,38 dollar, une fois la nature temporaire de l’incident confirmée.
Le pouvoir démesuré de deux magasins d’applications
L’épisode remet sur la table le vieux débat du pouvoir que détiennent Apple et Google sur la distribution des applications mobiles. Sans accès à l’App Store ou au Play Store, une messagerie comme Telegram perd d’un coup l’essentiel de ses nouveaux utilisateurs potentiels, même si l’application reste fonctionnelle pour ceux qui l’ont déjà installée.
En Europe, le Digital Markets Act tente justement d’ouvrir une brèche dans ce duopole en imposant des magasins d’applications alternatifs sur iPhone. Mais aux États-Unis et dans la grande majorité des pays, rien n’a changé lundi soir : Apple a décidé seul, sans avoir à se justifier avant d’agir.
Un mauvais moment pour une app déjà sous surveillance
La pression sur Durov ne vient pas seulement de Cupertino. Cinq jours plus tôt, le 29 juillet, le FSB russe annonçait avoir émis un mandat d’arrêt international contre lui, l’accusant d’avoir laissé Telegram servir de canal à des groupes qualifiés d’« extrémistes » pour coordonner sabotages et cyberattaques sur le sol russe. L’accusation de complicité d’activités terroristes est passible de quinze ans de prison. Durov, installé à Dubaï et détenteur des nationalités française et émiratie, a de son côté dénoncé un prétexte fabriqué pour justifier un bannissement pur et simple de l’application en Russie.
Pavel Durov n’a donc pas besoin de ce genre d’épisode. Le patron de Telegram avait déjà été arrêté en France en août 2024 pour des accusations liées à l’insuffisante modération de contenus illicites sur sa plateforme, et le réseau TON qui héberge le wallet crypto de Telegram a dû décentraliser sa gouvernance face à la pression réglementaire croissante. Cette fois, c’est Apple, et non un procureur, qui a actionné le levier de pression le plus direct qui soit pour une application mobile : sa suppression pure et simple d’un magasin d’applications.
Apple n’est pourtant pas irréprochable sur ce terrain non plus. La firme fait elle-même l’objet d’une plainte à 1,8 million de dollars pour avoir laissé passer de faux wallets Bitcoin pendant des mois avant d’agir. Deux poids, deux mesures, ou simple question de gravité et de rapidité de réaction ? Le contraste entre une suppression en quelques heures pour Telegram et des mois d’inertie sur des applications frauduleuses mérite d’être posé. Une application d’un milliard d’utilisateurs peut donc disparaître d’un magasin d’applications en quelques minutes, et y revenir tout aussi vite : la décision reste entièrement entre les mains d’Apple et de Google, jamais entre celles de Telegram lui-même.