Crypto-rapts : ce que la justice française a vraiment prononcé
Dimanche 11 octobre, un homme de 47 ans a été retrouvé criblé de balles dans sa voiture, à Nîmes. Quatorze condamnations au compteur, une mise en examen pour la séquestration d’un entrepreneur crypto et une sortie de détention provisoire sur un vice de procédure. Les réseaux sociaux ont rendu leur verdict dès le lendemain : la justice française serait trop laxiste avec les crypto-rapts.
Nous avons voulu vérifier. Depuis les 88 mises en examen annoncées au printemps par le parquet national anticriminalité organisée, qu’ont réellement prononcé les tribunaux ? Nous sommes allés chercher les jugements un par un. Le résultat tient en un tableau et en trois constats : la justice arrête beaucoup, juge peu, et n’a encore condamné sur son sol aucun donneur d’ordre de cette vague.
- Depuis 2023, le parquet recense 135 enlèvements ou séquestrations liés aux cryptos en France, avec 88 mises en examen et 75 détentions provisoires.
- Seules cinq décisions marquantes ont été rendues, toutes contre des exécutants : aucun rapt avec rançon et aucun commanditaire de la vague n’a encore été jugé en France.
Crypto-rapts : 135 faits, 88 mises en examen et cinq jugements
Commençons par les compteurs officiels. Il y en a deux, et ils ne mesurent pas la même chose.
Le premier est judiciaire, c’est celui du parquet. Le 24 avril 2026, Vanessa Perrée, procureure du tout jeune parquet national anticriminalité organisée (Pnaco), a présenté le sien. Il recense 135 enlèvements ou séquestrations liés aux cryptos depuis 2023, dont 18 en 2024, 67 en 2025 et déjà 47 sur les quatre premiers mois de 2026. Au total, douze dossiers actifs ont produit 88 mises en examen, plus d’une dizaine de mineurs compris, et 75 détentions provisoires. La magistrate parle de « réseaux structurés ».
Le second compteur est en revanche policier. C’est celui de la place Beauvau, qui l’a transmis à Cointelegraph début octobre. Il englobe toutes les violences liées aux cryptos, pas seulement les rapts : 90 faits entre le 1er janvier et la mi-août 2026, soit un tous les deux jours et demi. Sur janvier-juillet, il affiche en outre 223 interpellations et 126 incarcérations. Or le ministère ne les a jamais publiés. Il les a simplement transmis à un média qui les demandait, et reconnaît n’avoir aucune statistique équivalente pour 2025. Impossible, avec ce seul compteur, de mesurer une tendance. Celui du Pnaco, lui, montre une nette accélération.
Côté jugements, en revanche, les doigts d’une main suffisent : face à ces centaines d’interpellations, nous n’avons recensé que cinq décisions marquantes, sans compter quelques jugements de mineurs rendus à huis clos.
Tout le reste attend donc son tour dans les cabinets d’instruction. Les neuf mis en examen du rapt de David Balland, cofondateur de Ledger mutilé en janvier 2025, n’ont toujours pas de date de procès à notre connaissance. Pas plus que les suspects de l’enlèvement d’une magistrate grenobloise en février ou ceux du rapt de l’Yonne en avril. Car pour un crime en bande organisée avec tortures, l’instruction dure des années. C’est le prix d’une cour d’assises.
Crypto-rapts : cinq peines prononcées d’Amiens à Limoges
| Date | Tribunal | Affaire | Peines |
|---|---|---|---|
| Janvier 2026 | Assises d’appel (Jura) | Meurtre de Simon Arthuis (2021) | 5 ans confirmés pour le frère jumeau |
| 23 février 2026 | Amiens | Famille séquestrée à Revelles (Somme) | 9 ans et 5 ans |
| 1er avril 2026 | Paris | Couple d’investisseurs visé dans le 16e arrondissement | 2 ans, 18 mois et 10 mois ferme |
| 29 mai 2026 | Limoges | Attaque au pistolet à Saint-Paul (Haute-Vienne) | 10 ans ferme ; 27 mois en avril pour un complice mineur |
| 29 juillet 2026 | Amiens | Habitante agressée à Ételfay (Somme) | Condamné (peine non communiquée) |
L’une des premières condamnations fermes pour un crypto-rapt en France tombe le 23 février à Amiens. Deux garçons de 19 et 24 ans avaient tenu en otage une famille de Revelles le soir d’Halloween 2025, grand-mère et jeunes enfants compris. Leur avocate a plaidé qu’on avait « envoyé au casse-pipe deux gamins ». Quant au commanditaire, personne ne l’a jamais identifié. JDC avait suivi l’audience.
À Paris, le 1er avril, le tribunal jugeait trois hommes que la police avait cueillis à 5 heures du matin devant la porte d’un couple d’investisseurs du 16e arrondissement. Comme ils n’étaient pas entrés, le parquet n’a pu retenir que l’association de malfaiteurs et la tentative de vol. Le procureur a parlé d’un « grand amateurisme ». Le couple a depuis quitté la France pour les États-Unis.
Dix ans ferme en Haute-Vienne
C’est pourtant loin des grandes villes que tombe la peine la plus lourde. Le 29 mai, un homme de 22 ans a écopé de dix ans ferme pour une attaque au pistolet chez un détenteur de cryptos à Saint-Paul, près de Limoges. C’est le plafond de la qualification retenue. La victime avait sauté par la fenêtre. L’attaque a donc tourné court, ce qui n’a pas attendri le tribunal.
Retour à Amiens le 29 juillet. Le tribunal y jugeait un éducateur spécialisé de 26 ans, qui a reconnu avoir accepté 5 000 euros pour participer à l’opération. Le 5 juin, trois hommes cagoulés et armés avaient surpris une habitante d’Ételfay dans sa cour. Cible repérée, selon toute vraisemblance, via les fuites de données qui ont touché le secteur. En revanche, les commanditaires n’ont toujours pas été identifiés.
Reste le cas à part de Simon Arthuis, étudiant de 19 ans tué en 2021 pour 200 000 euros de cryptos : 30 ans pour le cerveau, 25 pour ses deux complices, et cinq ans confirmés en appel pour le frère jumeau en janvier 2026. Un crime d’avant la vague, jugé quatre ans après les faits.
Trois familles se dégagent de ces cinq décisions. D’abord les attaques avortées, jugées en correctionnelle à Paris, Limoges et Amiens, où les peines vont de dix mois à dix ans selon la violence employée.
Ensuite une séquestration aboutie mais sans rançon, celle de Revelles, qui vaut neuf ans à son principal auteur.
Enfin un crime d’avant la vague, le meurtre de Simon Arthuis, seul dossier où un instigateur a été condamné.
Dans tous les cas, ce sont des exécutants qui comparaissent. La gendarmerie décrit des commanditaires « généralement basés à l’étranger » qui recrutent sur Snapchat et Telegram de jeunes « petites mains » pour quelques centaines ou milliers d’euros. Parmi elles, 16 % de mineurs et 70 % de 18-29 ans.
Les crypto-rapts avec rançon toujours pas jugés
Précisons ce que ce tableau ne contient pas : à notre connaissance, aucun rapt avec rançon versée en cryptos n’a encore été jugé. Ainsi, le père du streamer TeufeurS, libéré en août 2023 contre environ 1,7 million d’euros, attend toujours un procès d’assises, comme la victime d’Élancourt. Autrement dit, les cinq peines prononcées sanctionnent des exécutants, souvent pour des attaques avortées. Les dossiers où l’argent a réellement circulé attendent leur tour.
Le seul commanditaire condamné l’a été à Tanger
Voilà le trou dans le tableau : hors l’affaire Arthuis, crime isolé d’avant la vague, pas un donneur d’ordre dans le box. Le seul cerveau présumé de la vague condamné à ce jour s’appelle Badiss Mohammed Bajjou, Franco-Marocain de 25 ans. Plusieurs rapts lui sont imputés, tous au conditionnel. Il serait d’abord derrière la séquestration d’Élancourt, dans les Yvelines, en juillet 2023, dossier à l’origine des mandats d’arrêt internationaux. Il y a ensuite l’enlèvement du père de TeufeurS à Cures, dans la Sarthe. Le parquet du Mans y désigne comme commanditaire présumé un certain Badiss B., arrêté à Tanger en juin 2025. Le doute est peu permis. Les médias marocains le relient aussi au rapt de David Balland en janvier 2025, puis à celui du père d’un entrepreneur crypto, lui aussi amputé d’un doigt, en mai 2025. Côté français, aucun de ces dossiers n’a encore été jugé.
Visé par une notice rouge Interpol, il a été arrêté à Tanger en juin 2025, en possession d’armes blanches et d’une dizaine de téléphones. Le Maroc n’extrade pas ses nationaux. La cour d’appel de Tanger l’a donc jugé elle-même et lui a infligé 25 ans de réclusion fin mai 2026. Parmi les chefs retenus figurent l’enlèvement, la séquestration avec torture et la demande de rançon. Les comptes rendus marocains ne précisent pas quels dossiers français ont été retenus. Il nie tout.
Le vrai problème tient aux délais
Pour tous les dossiers en attente, le nœud se situe dans l’embouteillage des cours criminelles. Selon le gouvernement, près de 6 000 affaires criminelles attendaient d’être jugées en 2026, contre moins de 2 400 début 2019. Le stock a donc plus que doublé en sept ans, et un rapt en bande organisée avec tortures relève des assises.
Tout tient en trois chiffres : 88 mises en examen, cinq jugements, zéro commanditaire de la vague condamné en France. Car un ravisseur qui dirige depuis Tanger ou depuis une cellule française se soucie moins du code pénal que des délais d’audiencement.
L’horloge tourne pour le Pnaco. L’article 145-2 du code de procédure pénale plafonne la détention provisoire à quatre ans pour un crime commis en bande organisée, prolongeable deux fois quatre mois dans des cas exceptionnels. Pour les ravisseurs de David Balland, mis en examen en janvier 2025, le plafond de base tombe donc en janvier 2029, septembre au plus tard avec les prolongations, sauf renvoi aux assises entre-temps. D’ici là, chaque réquisitoire bâclé offrira à leurs avocats une porte de sortie.
Un climat qui s’envenime
Ces délais nourrissent le climat sur X. Depuis le printemps 2025, le mot « mexicanisation » y tourne avec la régularité d’un bot : la France deviendrait, pour ses détenteurs de cryptos, un pays où l’on enlève et où l’on torture comme au pays des cartels. Et la nouvelle d’hier a donné du grain à moudre aux plus remontés. Un homme mis en examen pour séquestration, libéré sur un vice de procédure, abattu dans sa voiture avant tout procès : le règlement de comptes a devancé le tribunal. Certains vont jusqu’à s’en réjouir. Mais quand la rue rend la justice avant les juges, ce n’est plus la mexicanisation qu’on redoute. C’est le Far West qui est déjà là.