JPMorgan, Goldman Sachs, Citadel : 40 géants de Wall Street ont testé la tokenisation en conditions réelles
Wall Street a fait tourner la blockchain pour de vrai. Près de quarante établissements financiers, parmi lesquels JPMorgan, Goldman Sachs, Invesco et Citadel Securities, ont participé en juillet à un essai grandeur nature d’actifs tokenisés sur des réseaux blockchain, selon Bloomberg. Ni simulation de laboratoire ni énième livre blanc : des opérations menées en conditions réelles, entre contreparties qui pèsent chacune des centaines de milliards de dollars.
La composition du plateau a de quoi faire sourire les vétérans du milieu. Citadel Securities, le teneur de marché fondé par Ken Griffin qui traite environ un tiers du volume actions des particuliers américains, comptait il y a un an à peine parmi les voix les plus rugueuses contre la tokenisation des titres cotés.
Points clés
- Selon Bloomberg, près de 40 institutions financières ont testé en juillet des actifs tokenisés sur blockchain en conditions réelles, et non plus en environnement simulé
- JPMorgan (Kinexys, jeton JPMD sur Base), Goldman Sachs (GS DAP) et Invesco figurent parmi les participants identifiés
- Citadel Securities, qui alertait la SEC en 2025 contre les actions tokenisées, avait pourtant investi dans le tour de table de 135 millions de dollars de Digital Asset
- La BCE prépare le pilote Pontes pour régler les transactions DLT en monnaie de banque centrale via TARGET
Quarante maisons de Wall Street sur les mêmes rails
Banques d’investissement, gérants d’actifs, teneurs de marché, dépositaires : l’échantillon couvre à peu près toute la chaîne de traitement des marchés américains. La nuance qui change tout tient en deux mots, « conditions réelles ». Les précédents essais collectifs restaient cantonnés au bac à sable. En mars 2024, le pilote mené sur le Canton Network avait réuni 45 participants, dont Goldman Sachs Asset Management et BNY Mellon, pour environ 350 transactions… entièrement simulées.
Les acteurs cités par Bloomberg ne débarquent pas les mains vides :
- JPMorgan opère Kinexys, l’ancienne division Onyx rebaptisée fin 2024, qui traite en moyenne autour de 2 milliards de dollars de flux quotidiens et a lancé en juin 2025 son jeton de dépôt JPMD sur Base, la couche 2 de Coinbase.
- Goldman Sachs a sorti sa plateforme GS DAP de son propre bilan pour la confier à Digital Asset, avec Tradeweb en client d’ancrage.
- Invesco avec ses quelque 2 000 milliards de dollars d’encours et son statut de poids lourd des ETF en font un candidat naturel à la tokenisation de parts de fonds.
Citadel Securities, l’opposant qui finançait déjà les tuyaux
Le cas Citadel Securities mérite qu’on s’y arrête. En 2025, la firme adressait à la SEC une lettre au vitriol contre l’idée d’autoriser les actions tokenisées par simple dérogation réglementaire, plaidant pour une procédure complète de consultation publique et agitant le risque d’un siphonnage de la liquidité des marchés cotés. Quelques semaines plus tard, la même maison participait au tour de table de 135 millions de dollars levé par Digital Asset, aux côtés de Goldman Sachs, BNP Paribas, DTCC et Virtu Financial.
La contradiction n’est qu’apparente. Ce que combattaient les teneurs de marché, c’était la version grand public de la tokenisation, celle des actions Apple ou Tesla répliquées on-chain hors des circuits réglementés. Les rails de gros, eux, promettent des gains directs sur le collatéral et le règlement, deux postes où chaque heure gagnée se compte en points de base. Du côté du régulateur, l’accueil a changé de température depuis l’arrivée de Paul Atkins à la tête de la SEC.
« Tout comme le monde de l’enregistrement audio est passé du vinyle analogique à la cassette puis aux fichiers numériques, le marché des titres a l’occasion de migrer on-chain.»
Paul Atkins, président de la SEC
Règlement atomique et collatéral mobile, le vrai butin
Depuis mai 2024, les actions américaines se règlent en T+1, soit un jour ouvré après la transaction. La tokenisation vise le T+0 et l’échange atomique, où la livraison du titre et le paiement s’exécutent dans la même opération, sans risque de contrepartie intermédiaire. S’y ajoute la mobilité du collatéral : un appel de marge un dimanche soir, aujourd’hui impossible à couvrir avant l’ouverture des systèmes de règlement, devient une écriture de quelques secondes. JPMorgan pratique déjà le repo intrajournalier sur ses propres registres depuis 2020, pour plus de 1 500 milliards de dollars cumulés.
Les volumes réels restent modestes au regard des promesses. Le compartiment des bons du Trésor tokenisés franchissait tout juste les 7 milliards de dollars durant l’été 2025, le fonds BUIDL de BlackRock en captant à lui seul près de 3 milliards. Larry Fink écrivait pourtant dans sa lettre annuelle 2025 que « chaque action, chaque obligation, chaque fonds, chaque actif peut être tokenisé ». Le Boston Consulting Group table sur 16 000 milliards de dollars d’actifs tokenisés en 2030, McKinsey se contente de 2 000 milliards.
L’Europe de son côté avance sur un calendrier serré. La BCE a validé son projet Pontes, destiné à raccorder les plateformes DLT aux services TARGET pour régler les transactions en monnaie de banque centrale, avec un pilote annoncé pour ce trimestre. Wall Street, elle, n’a pas attendu l’autorisation officielle pour brancher ses quarante machines sur le réseau.