« Beau travail pour la conquête de la Gaule » : le rachat d’Exaion par MARA passé au crible
« Combien ça rapporte de trahir son pays ? » C’est le titre, sans nuance, de la vidéo publiée le 15 octobre par Florent Gabriel, patron de la société française de minage Blobbio. En 18 minutes, il revient sur la vente d’Exaion, une filiale tech d’EDF, au géant américain du minage de Bitcoin MARA. Une cession qui avait réconcilié la gauche et la droite contre elle.
Sa thèse : l’État a laissé filer une entreprise stratégique sous la pression d’un lobbying bien rodé. Florent Gabriel n’est pas neutre, puisqu’il faisait partie du consortium français qui voulait racheter Exaion. Nous avons donc vérifié ses arguments un par un. Le Journal du Coin n’a aucun lien commercial, aucune participation financière, avec les acteurs du dossier.
Points clés
- EDF a cédé 64 % d’Exaion à MARA, avec le feu vert de Bercy en février 2026.
- Les déclarations des ministres et la fiche de lobbying montrées dans la vidéo sont authentiques.
- La contre-offre française existait bel et bien, mais elle n’engageait pas ses auteurs.
- Une plainte d’un ex-dirigeant de MARA à New York accuse le groupe, sans qu’aucun juge ait encore tranché.
Exaion, c’est quoi et qui l’a racheté ?
Exaion est une filiale d’EDF spécialisée dans le calcul informatique, le cloud et la blockchain, avec environ 70 ingénieurs. MARA Holdings est l’un des plus gros mineurs de Bitcoin cotés à Wall Street. En août 2025, EDF accepte de lui céder 64 % d’Exaion pour 148 millions d’euros, d’après le document déposé par MARA auprès de la SEC, le gendarme boursier américain.
La classe politique s’indigne. L’ancien ministre de l’Économie Antoine Armand s’étrangle sur X :
Après six mois de bras de fer, Bercy autorise la vente le 20 février 2026, « sous conditions contraignantes ». Les activités menées pour EDF restent en France et les données sensibles sont rapatriées chez l’électricien. Xavier Niel entre au capital avec 10 % et les investisseurs français désignent cinq des huit administrateurs. MARA reste malgré tout l’actionnaire majoritaire.

Des ministres qui juraient qu’Exaion n’était pas à vendre
La force de la vidéo de Florent Gabriel, c’est son montage. Il ressort les déclarations rassurantes de l’automne 2025. À l’Assemblée, Sébastien Lecornu répond à Éric Ciotti qu’« Exaion n’est pas à vendre ». C’est techniquement exact, puisque EDF est resté actionnaire. Minoritaire.
Interrogé par Philippe Latombe, le ministre délégué à l’Industrie Sébastien Martin rassure à son tour : Exaion « ne fait pas de minage de bitcoins, activité extrêmement stratégique ». Le gouvernement jugeait donc lui-même stratégique le métier de l’acheteur. Gérard Mestrallet, ancien patron d’Engie recruté comme conseiller par MARA, promet lui aussi qu’il n’y a « aucun risque ».
Exaion ne minait pas, c’est vrai. Florent Gabriel exhume toutefois une ancienne page de son catalogue, baptisée « Exaion Bitcoin Offering », qui proposait des services techniques sur le réseau.
La contre-offre française tenait-elle la route ?
Avec Sébastien Gouspillou, Florent Gabriel portait l’offre concurrente du consortium FlexGrid. Sa lettre d’intention du 3 novembre 2025, publiée par l’Institut national du Bitcoin (INBi), propose 30 millions d’euros pour une partie des parts d’EDF, plus jusqu’à 150 millions d’euros d’équipements. Un montant proche des 33 millions versés par MARA aux vendeurs.
Le document a deux faiblesses. Il précise qu’il « n’est pas contraignant » sur le prix et le capital. Il réclame aussi des faveurs sur le coût de l’électricité. Aucun document public ne montre pour autant qu’EDF ou Bercy l’aient formellement écarté.
Un lobbying déclaré noir sur blanc
La pièce la plus solide de la vidéo est une fiche publique. Le cabinet Forward Global a déclaré dans le répertoire de la HATVP avoir travaillé en 2025 pour MARA. L’objectif est écrit en toutes lettres : « obtenir l’approbation du ministère de l’Économie » pour l’entrée de l’américain au capital d’Exaion. Ses cibles remontent jusqu’à l’Élysée, Matignon et Bercy. Rien d’illégal : la loi Sapin 2 oblige justement à déclarer ces démarches.
Florent Gabriel affirme aussi que Philippe Latombe, député opposé au rachat, a été écarté d’une table ronde sponsorisée par MARA et organisée par un cercle lié à Forward Global. Aucun document ne dit qui a pris cette décision. En décembre 2025, le député et le sénateur Dany Wattebled ont fait un signalement au Parquet national financier. Aucune enquête n’a été confirmée.
Côté filière crypto, silence radio. Nous n’avons trouvé aucune prise de position de l’Adan sur le dossier, alors qu’elle plaidait en mai 2025 pour « une expérimentation pilote avec EDF » sur le minage de Bitcoin.
La plainte new-yorkaise qui jette de l’huile sur le feu
Dernier élément, le plus spectaculaire et le plus fragile. François Garcin, ex-directeur Europe de MARA, poursuit son ancien employeur à New York depuis juillet 2026. Remercié en mars, il réclame plus de 11 millions d’euros de commissions. Sa plainte raconte les coulisses du deal.
On y lit que le 7 février 2026, le PDG de MARA Fred Thiel envisage de « plier la tente ». Treize jours plus tard, Bercy dit oui, et Fred Thiel aurait salué un « beau travail pour la conquête de la Gaule ». La plainte évoque aussi un rendez-vous avec François Hollande le 19 janvier, suivi une heure plus tard d’un projet d’autorisation de l’État.
MARA dénonce des accusations « fabriquées ou totalement infondées » et promet de se défendre. Le 13 octobre, le juge a refusé de suspendre la procédure. MARA a jusqu’au 27 octobre pour demander le rejet de la plainte.
Ce qu’il faut retenir de la vidéo
Sur le fond, la vidéo de Florent Gabriel tient la route : les citations des ministres et la fiche de lobbying sont authentiques. Les accusations les plus graves viennent en revanche d’un homme qui réclame de l’argent, et restent à prouver.
Reste une ironie. MARA a depuis vendu une partie de ses bitcoins pour se tourner vers l’IA, soit le métier même d’Exaion. La suite se jouera au tribunal, mais aussi au conseil d’administration d’Exaion, où siègent MARA, EDF et Xavier Niel.