Wyoming : LayerZero a perdu le stablecoin d’État, Chainlink prend le relais
La confiance, version blockchain. Le 14 septembre, le responsable cybersécurité de la Wyoming Stable Token Commission publie un long réquisitoire contre LayerZero. Il vient de remplacer ce prestataire par Chainlink pour faire circuler le stablecoin d’État FRNT entre huit blockchains. Autorisation de production jamais transférée, clé privée mal contrôlée. Les deux failles suffisent à nourrir l’accusation, à laquelle s’ajoutent des divulgations jugées insuffisantes sur les incidents passés. Quelques heures plus tard, le patron de LayerZero répond, adresses de transaction blockchain à l’appui. Le clash oppose deux versions inconciliables d’un même transfert de clé. Il porte sur un stablecoin adossé à des bons du Trésor américain et déjà déployé sur huit réseaux.
- Le Wyoming a remplacé LayerZero par Chainlink pour sécuriser son stablecoin d’État FRNT suite à des accusations de failles de sécurité.
- LayerZero a répliqué en présentant des preuves sur blockchain pour contester les accusations, mais a déjà perdu la confiance de plusieurs clients majeurs.
FRNT et la clé oubliée, le réquisitoire du Wyoming
Keith Lawhorn, responsable cybersécurité de la Commission, détaille son enquête dans un thread publié sur X. Il le poste à 14h57, heure de Paris. Le point de départ remonte à avril. L’exploit de 292 millions de dollars a vidé les caisses de KelpDAO après une compromission de l’infrastructure RPC de LayerZero Labs. Ce piratage serait l’œuvre de hackers nord-coréens. L’onde de choc a poussé le Wyoming à auditer sa propre dépendance à LayerZero pour le FRNT. Ce stablecoin est le premier émis par un État américain, déployé sur huit réseaux (Arbitrum, Avalanche, Base, Ethereum, Hedera, Optimism, Polygon et Solana). Il est aussi adossé à des bons du Trésor américain à hauteur de 102 % de surcollatéralisation.
L’audit a mal tourné pour LayerZero. Pire, en creusant ce problème d’accès, l’équipe du Wyoming affirme avoir découvert qu’une clé privée critique restait sous le contrôle de LayerZero. LayerZero l’utilisait pourtant pour administrer un déploiement FRNT bien réel, alors qu’elle aurait dû relever de la Commission. Ajoutez à cela des divulgations jugées trop maigres sur les incidents passés, publics comme privés. La Commission dit n’avoir eu d’autre choix que de couper les ponts pour protéger les détenteurs du token.
LayerZero sort les preuves on-chain
Sept heures après, à 19h50, le cofondateur et CEO de LayerZero réplique dans un thread séparé. Il le présente comme une remise en ordre face à des publications qu’il juge exagérées. Sa version : LayerZero a déployé FRNT sur Solana à la demande du Wyoming, avec toutes les extensions activées. Une seule, l’autorité « Scaled UI Amount », n’a pas été transférée dans la foulée. Il s’agit, selon lui, d’une omission des deux côtés.
Sur le fond technique, la différence compte. Cette extension, la Scaled UI Amount, ne sert qu’à afficher un facteur d’échelle des montants dans l’interface. Elle ne permet ni de frapper, ni de brûler, ni de geler des tokens. Elle n’a d’ailleurs jamais bougé de sa valeur par défaut pendant toute la période concernée. Dès que l’oubli a été signalé, le transfert vers le portefeuille du Wyoming a pris moins de 24 heures. LayerZero a publié les adresses on-chain à l’appui. Pellegrino qualifie l’accusation d’une clé « perdue » d’inexacte, et même assez surprenante. La transaction de transfert reste en effet consultable par n’importe qui sur la blockchain Solana.
LayerZero perd du terrain face à Kelp, Kraken et Wyoming
Le Wyoming n’est pas un cas isolé. Kraken et la plateforme de restaking Lombard ont abandonné LayerZero au profit de Chainlink CCIP dès mai, quelques semaines après l’exploit KelpDAO. Il s’agissait de sécuriser le bitcoin encapsulé kBTC et les futurs actifs enveloppés de l’exchange. À eux trois, ces départs ont fait migrer plus de quatre milliards de dollars de valeur vers l’infrastructure de Chainlink.
L’exploit KelpDAO reste la pièce centrale de ce dossier. Selon l’enquête de CoinDesk, des attaquants affiliés à la Corée du Nord ont compromis l’infrastructure RPC exploitée par LayerZero Labs. Cela a permis de forger un message inter-chaînes libérant des fonds sur Ethereum. Cet événement n’a en réalité jamais eu lieu sur Unichain. LayerZero a depuis reconnu sa part de responsabilité dans l’incident. Reste que pour des émetteurs régulés, un protocole qui a laissé faire ce genre de manipulation inquiète. Cela pèse davantage qu’un simple bug isolé.
Chainlink CCIP et le SOC 2 arrivé six jours trop tard
Dans son thread, Lawhorn justifie aussi le choix de Chainlink CCIP par une liste de critères techniques. Seize opérateurs de nœuds indépendants doivent valider chaque message avant sa signature. Les limites de débit se règlent par token, par voie et par direction, pour plafonner la valeur qui peut bouger sur une fenêtre donnée. Le standard CCT garantit enfin aux émetteurs la propriété de leurs contrats sans dépendre du code d’un seul prestataire. À cela s’ajoute une certification SOC 2 Type 2. Selon Lawhorn, LayerZero ne l’offrait pas au moment de la revue de sécurité. Le problème, c’est que cette liste reprend presque mot pour mot les arguments que Chainlink met en avant sur son propre compte. Ce détail n’enlève rien à leur exactitude, mais invite à les vérifier plutôt qu’à les recopier.
L’audit du Wyoming était lui aussi dépassé
Et la vérification réserve une surprise. LayerZero Labs a annoncé le 8 septembre avoir obtenu l’accréditation SOC 2 Type 1 et Type 2 pour l’ensemble de son infrastructure. C’est six jours avant la publication du thread de Lawhorn. L’écart de conformité que la Commission brandit comme argument décisif s’était donc déjà refermé quand elle l’a rendu public. La revue de sécurité du Wyoming, elle, date d’avant la fin août. L’argument tenait la route au moment de l’audit, plus vraiment au moment de la publication.
Ce décalage ne change rien aux failles révélées par l’exploit KelpDAO ni à la légitimité du choix opérationnel du Wyoming. Un état des lieux de sécurité crypto se périme vite. Un régulateur qui s’appuie sur les arguments marketing d’un prestataire, fût-il le nouveau, gagnerait à revérifier ses propres fiches avant de les publier. C’est exactement la même exigence que le Wyoming impose désormais à LayerZero, appliquée cette fois à elle-même. Un autre État s’apprêtant à lancer son propre stablecoin devra composer avec ce type de course. Il en va de même pour une banque qui prépare un pont inter-chaînes pour ses actifs tokenisés. Les certifications de sécurité crypto ne sont jamais acquises : elles se recontrôlent à chaque annonce.