Émeutes en France : la police utilise-t-elle vraiment l’IA pour les prédire ?
« Tout ce qui est excessif est insignifiant », disait Talleyrand. Comme souvent, nous nous promenions ce mercredi sur le réseau pour prendre le pouls de l’actualité quand un FLASH d’AlertesInfos nous a arrêtés net : la France « a commencé à expérimenter » des logiciels d’intelligence artificielle qui éplucheraient les réseaux sociaux, les caméras et les dossiers judiciaires pour anticiper les émeutes.
Plus de 389 000 vues, trois jours après les pillages du 17 octobre et à quatre jours d’un « acte II ». Excessif donc insignifiant ? Nous avons remonté la piste jusqu’au logiciel visé. Verdict : cette IA existe bien mais elle a douze ans et ce n’est pas ce que vous pensez.
- Le FLASH d’AlertesInfos sur une IA anti-émeutes vient d’une chronique de BFM Business, sans la moindre annonce du gouvernement derrière.
- Le logiciel visé, Smart Police d’Edicia, est un outil statistique de 2013 nourri de mains courantes et de météo, sans accès aux réseaux sociaux ni aux fichiers judiciaires.
- La loi Ripost et le règlement européen sur l’IA interdisent toujours la reconnaissance faciale et la police prédictive visant des individus.
Le FLASH sur l’IA anti-émeutes vient d’une chronique BFM
La source glissée entre parenthèses du tweet est un article de BFM Business publiée mardi en tout début de soirée. Sa chronique passe en revue les logiciels de « police prédictive » utilisés aux États-Unis, au Royaume-Uni ou en Chine. Aucune annonce officielle française là-dedans, pas un ministère cité, pas un texte publié.
La France y tient en une phrase : le pays « a débuté quelques expérimentations via Smart Police ». Le cocktail réseaux sociaux, vidéosurveillance et casiers judiciaires décrit des outils américains ou britanniques. AlertesInfos a fusionné les deux idées en un FLASH.
Côté gouvernement, rien. Aucune annonce sur le site du ministère de l’Intérieur, aucune déclaration de Laurent Nuñez ou de Sébastien Lecornu sur une IA d’anticipation.
Ne soyons pas naïfs pour autant : le sujet n’a rien d’un tabou. Nous avons laissé traîner nos oreilles mardi aux questions au gouvernement : séance entière consacrée au 17 octobre, 18 questions d’affilée, tous les groupes au micro.
Nuñez y a reconnu une coordination des pilleurs « par le biais des réseaux sociaux » et un renseignement qui « a identifié beaucoup de choses, mais pas tout ». Sylvain Maillard, pour les macronistes, a réclamé l’interdiction de la géolocalisation des vidéos de pillage.
Pas un mot sur l’IA, la reconnaissance faciale ou les drones en deux heures de débat. Ce que l’exécutif a réellement sorti de sa boîte à outils tient en quatre lignes :
- 200 enquêteurs affectés aux vidéos publiées en ligne par les émeutiers eux-mêmes.
- Un arrêté préfectoral du 16 octobre autorisant jusqu’à douze caméras aéroportées au-dessus de Paris.
- La convocation de TikTok, Meta, Snapchat et Google par la ministre déléguée Anne Le Hénanff le 20 octobre.
- Le bon vieux fichier TAJ, qui compare depuis 2012 un visage filmé aux neuf millions de photos de garde à vue, après coup et sur enquête judiciaire seulement.
Smart Police : une IA prédictive qui carbure à la main courante
Le logiciel cité par BFM appartient à Edicia, une société nantaise immatriculée en 2003 et rachetée en décembre 2024 par la holding luxembourgeoise HorizonH. 2,56 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2024, et une clientèle de polices municipales. Son directeur général Sébastien Talbot était d’ailleurs l’invité de BFM Business le 22 juillet, pour « piloter la sécurité par les faits ». Le monde est petit.
Début 2024, la Quadrature du Net relevait que le site d’Edicia revendiquait des services du ministère de l’Intérieur parmi ses clients. Interrogé par demande CADA, le ministère a répondu qu’il n’existait aucun lien. La mention a depuis disparu.
Son module « Predict » affiche une carte de la commune et un code couleur à trois niveaux par quartier, par tranche de six heures sur six jours. Le brevet de 2018 décrit un réseau bayésien et un algorithme génétique pour répartir les patrouilles : de la statistique des années 2010, sans rapport avec les modèles de langage actuels. Ses données d’entrée, d’après le manuel utilisateur ?
Les mains courantes des agents, des fiches de « rumeurs » saisies à la main, les plannings d’effectifs et la météo.
Les réseaux sociaux, maintenant. Edicia promet leur intégration automatique depuis 2013. Le rapport de la Quadrature la décrivait « encore à l’état de projet » en 2022, et le projet maison baptisé Zenith est toujours rédigé au futur sur le site.
La vidéosurveillance se limite aux photos prises par les agents avec leur téléphone. Les données judiciaires sont hors de portée, une police municipale n’ayant pas accès au TAJ. Une seule commune, Libourne, a documenté un usage réel du module. Elle le teste depuis 2019 sans évaluation.
Et Edicia a refusé de communiquer son code à Libourne au nom du secret des affaires.

Qui achète Smart Police et pourquoi
Edicia revendique 350 villes clientes sur son site, 250 sur LinkedIn, allez savoir. Sa page d’accueil en affiche six : Grand Paris Sud, la métropole Nice Côte d’Azur, Roissy Pays de France, Saint-Denis, Libourne et Woippy.
Des intercommunalités franciliennes, une métropole très vidéosurveillance, une ville de Gironde, une commune mosellane de 14 000 habitants. Même problème partout, qu’Edicia résume elle-même dans ses comptes rendus de salons : agents difficiles à recruter, fort turnover, pas d’accès aux fichiers nationaux, données éparpillées entre services.
Une police municipale, c’est d’abord une main courante, des PV et des plannings à boucler avec trop peu d’agents. Smart Police vend tout cela dans une seule tablette, la prédiction en bonus. Et c’est le bonus qui finit dans les plaquettes : « +40 % » d’efficacité et « -30 % » de sentiment d’insécurité promis sur le site, sans la moindre étude derrière.
Le discours a changé de registre depuis le rachat. Fini la « prédiction », place au « continuum de la donnée territoriale » et à une « logique d’anticipation », dixit Sébastien Talbot sur BFM Business. Mieux : en juillet, Edicia expliquait sur LinkedIn qu’après la décision du Conseil d’État, faire analyser des images par un algorithme n’est pas autorisé « tant qu’aucun texte ne le prévoit explicitement ». L’éditeur brandi comme preuve d’une IA anti-émeutes met donc lui-même ses clients en garde.
Pour la Quadrature, le même outil pousse au fichage de « rumeurs » et de personnes hors de tout cadre, sous l’œil d’une CNIL qui n’a jamais ouvert le dossier. Voilà le vrai débat, à mille lieues de l’IA qui lit vos tweets.
Ce que la loi autorise vraiment contre les émeutes
Le cadre a bougé cet été, mais pas dans le sens du tweet. La loi Ripost du 18 août 2026 prolonge la vidéosurveillance algorithmique jusqu’au 31 décembre 2030 et l’étend aux lieux exposés au terrorisme, avec une interdiction maintenue de toute reconnaissance faciale et de tout croisement de fichiers.
Contre la ville de Nice, le Conseil d’État a jugé le 30 janvier 2026 qu’aucune analyse algorithmique systématique des images n’est permise hors de cette expérimentation.
Le règlement européen sur l’IA interdit depuis le 2 février 2025 la police prédictive visant des individus, et classe la prédiction géographique dans le « haut risque ».
Mediacités a révélé lundi que la police municipale de Toulouse a testé un logiciel d’Orasio capable de suivre des personnes sur ses 710 caméras, en pleine zone grise juridique. Gabriel Attal réclame depuis lundi un rattrapage français sur la reconnaissance faciale et un blocage ciblé des plateformes.
Samedi 24 octobre, l’acte II défilera sous des drones, devant des enquêteurs humains et un fichier de 2012. Laurent Nuñez a promis mardi devant les députés que « la doctrine sera revue ».
Quant à AlertesInfos, 389 000 vues pour un FLASH taillé dans une chronique télé, c’est beaucoup : le compte a pris l’habitude de tirer plus vite que ses sources, et cette fois il a tiré à côté.
Et pendant que Bruxelles rêvait déjà de scanner vos messages privés, la place Beauvau en est encore au visionnage image par image.