Valeur liquidative d’un fonds crypto : que vaut la part quand un exchange gèle les retraits ?
La valeur liquidative d’un fonds crypto est un chiffre que la plupart des porteurs de parts regardent sans se demander d’où il sort. Le piratage de Binance, le 29 octobre, a montré que ce chiffre peut devenir difficile à établir. Pendant plusieurs jours, la plus grande plateforme du marché a bloqué les retraits de tous ses clients. Le lundi suivant, Mercado Bitcoin, au Brésil, gelait à son tour dépôts et retraits, sans date de reprise. Pour un particulier, l’attente est pénible. Pour un fonds qui détient une partie de ses actifs sur la plateforme concernée, elle pose un problème de calcul : il faut quand même publier un prix de part, alors qu’une fraction du portefeuille ne peut plus être déplacée.
Ce septième volet de notre série explique ce qu’il y a derrière ce chiffre. Vous verrez comment se calcule la valeur liquidative d’un fonds crypto, pourquoi le prix retenu pour un bitcoin dépend d’une heure et d’une source fixées à l’avance, ce que le fonds peut faire d’actifs immobilisés sur une plateforme, et pourquoi ce choix décide qui, parmi les investisseurs, supporte la perte éventuelle.
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Points clés
- La valeur liquidative (VL) est la valeur nette du fonds divisée par le nombre de parts. C’est le prix auquel on entre et on sort, et elle est calculée par un administrateur distinct du gérant.
- Pour des cryptos cotées partout à des prix différents, la VL repose sur une source de prix et une heure de relevé inscrites dans les documents du fonds. Le 10 octobre 2025, l’USDe est tombé vers 0,65 $ sur Binance alors qu’il tenait près de 1 $ ailleurs : la source change le résultat.
- Quand des actifs sont bloqués sur une plateforme, le fonds peut les garder à leur prix de marché, leur appliquer une décote, les isoler dans un compartiment à part (side pocket) ou suspendre le calcul de la VL.
- Garder des actifs gelés à 100 % favorise ceux qui sortent tout de suite, aux dépens de ceux qui restent. Sur notre exemple, l’écart atteint 1,11 € par part.
Comment se calcule la valeur liquidative d’un fonds crypto
Le calcul lui-même est simple. On additionne tout ce que le fonds possède (cryptos, stablecoins, positions sur dérivés, liquidités en banque), on retire tout ce qu’il doit (frais de gestion courus, commission de performance provisionnée, factures des prestataires), et on divise ce montant net par le nombre de parts en circulation.
Prenons un fonds qui détient l’équivalent de 10,4 millions d’euros d’actifs et doit 200 000 euros de frais. Son actif net vaut 10,2 millions. S’il a émis 85 000 parts, chacune vaut 120 euros. Un nouvel investisseur qui apporte 120 000 euros reçoit 1 000 parts, et un porteur qui en rend 1 000 reçoit la même somme, frais de sortie éventuels mis à part.
Il faut retenir deux points. Le premier : la commission de performance est provisionnée dans la VL au fil de l’eau, avant même d’être prélevée. Le prix publié est donc net des frais déjà acquis par le gérant, avec le mécanisme de high water mark décrit dans notre cinquième volet. Le second : le calcul ne revient pas au gérant. Dans un fonds bien organisé, c’est un administrateur indépendant qui rapproche les soldes des plateformes, des banques et des wallets, applique les règles de valorisation et arrête le chiffre.
La fréquence varie d’un fonds à l’autre : quotidienne, hebdomadaire ou mensuelle. Elle fixe aussi le rythme des entrées et des sorties, puisqu’on ne peut souscrire ou racheter qu’à une date où une VL est calculée.
Quel prix pour un bitcoin ?
Une action du CAC 40 a un cours de clôture officiel. Un bitcoin n’en a pas. Il s’échange en continu, sept jours sur sept, sur des dizaines de plateformes, et son prix diffère légèrement de l’une à l’autre. Pour valoriser un portefeuille, il faut donc choisir une heure de relevé (le cut-off, souvent minuit UTC) et une source : le prix d’une plateforme donnée, une moyenne de plusieurs plateformes, ou un indice publié par un fournisseur spécialisé.
En temps normal, l’écart entre ces options se compte en dixièmes de pour cent. Les jours de crise, il peut devenir énorme. Le 10 octobre 2025, pendant la chute qui a liquidé des milliards de dollars de positions en quelques heures, l’USDe d’Ethena s’est échangé vers 0,65 $ sur Binance, alors qu’il restait proche de 1 $ sur la plupart des autres places. Un fonds qui valorisait ses USDe au prix de Binance ce soir-là affichait une perte de 35 % sur cette ligne. Le même fonds, avec un indice multi-plateformes, n’aurait presque rien vu.
Les deux méthodes se défendent. En revanche, un gérant ne doit pas pouvoir choisir la source après coup, selon le chiffre qu’elle donne. La règle de valorisation doit donc figurer dans les documents du fonds, et rester la même d’un mois sur l’autre. Pour les dérivés, la logique est identique : un contrat perpétuel se valorise au mark price de la plateforme, qui sert aussi à calculer les liquidations, et non au dernier prix échangé.
Des actifs bloqués sur une plateforme
Revenons au gel des retraits. Les actifs d’un fonds restent affichés sur son compte, la plateforme continue parfois de fonctionner pour le trading, mais rien ne sort. Le fonds a quatre façons de traiter ces avoirs dans sa VL.
Les garder à leur prix de marché. C’est la solution par défaut quand la plateforme est solvable et que le blocage est technique. Elle devient dangereuse si le doute porte sur la capacité de la plateforme à rendre les fonds.
Leur appliquer une décote. L’administrateur réduit leur valeur d’un pourcentage qui reflète la probabilité de perte. Le choix du pourcentage est délicat, et il se révise à chaque calcul.
Les isoler dans une side pocket. Les actifs bloqués sortent du portefeuille principal et vont dans un compartiment séparé, détenu par les investisseurs présents au moment du gel, au prorata de leurs parts. La VL principale ne contient plus que des actifs liquides, et les entrées comme les sorties se font à ce prix. Ce qui sera récupéré sur la plateforme reviendra plus tard aux seuls porteurs de la side pocket.
Suspendre le calcul de la VL. Sans prix fiable, le fonds arrête de calculer et ferme les souscriptions comme les rachats. La plupart des documents de fonds prévoient ce cas en cas d’événement qui empêche de valoriser les actifs, mais une suspension longue pèse lourd sur la confiance des investisseurs.
Qui paie la perte : un exemple chiffré
Selon l’option retenue, la perte éventuelle ne retombe pas sur les mêmes investisseurs : ceux qui sortent pendant le gel, ou ceux qui restent.
Un fonds vaut 10 millions d’euros, répartis en 100 000 parts à 100 euros. Deux millions sont bloqués sur une plateforme gelée. Un investisseur demande le rachat de 10 000 parts.
Si le fonds garde les avoirs bloqués à 100 %, la VL reste à 100 euros. L’investisseur reçoit 1 million, payé avec les actifs liquides. Quelques mois plus tard, la plateforme ne rend que la moitié de ce qu’elle détenait : le fonds perd 1 million. Il reste 8 millions pour 90 000 parts, soit 88,89 euros par part.
Si le fonds avait appliqué dès le départ une décote de 50 % sur les avoirs bloqués, la VL serait tombée à 90 euros. L’investisseur sortant aurait reçu 900 000 euros, et ceux qui restent garderaient des parts à 90 euros une fois la récupération faite.
Dans le premier cas, celui qui est sorti vite a touché 100 000 euros de trop, et chacun des porteurs restants a perdu 1,11 euro par part pour les lui payer. C’est la raison d’être des décotes, des side pockets et des suspensions : empêcher qu’une information connue de tous, mais pas encore intégrée dans le prix, permette aux plus rapides de sortir au détriment des autres.

FTX, le précédent
En novembre 2022, la faillite de FTX a posé exactement ces questions, à une échelle bien plus grande qu’un gel de quelques jours. Plusieurs fonds avaient une part importante de leurs actifs sur la plateforme. Galois Capital, un fonds spécialisé dans les dérivés crypto, y avait laissé environ la moitié de son capital. Il a fermé quelques mois plus tard, en rendant aux investisseurs l’essentiel des actifs qui n’étaient pas sur FTX et en gardant la créance à part, faute de pouvoir lui donner un prix.
La suite de la faillite est instructive. Les créanciers de FTX ont été remboursés au-delà de 100 % de leur créance, mais en dollars, sur la base des cours du jour de la faillite, quand le bitcoin valait environ 16 900 dollars. Un fonds libellé en bitcoin a donc récupéré des dollars là où il détenait des bitcoins, et a manqué toute la hausse qui a suivi. C’est la différence entre rendement en dollars et rendement en bitcoin que nous avons décrite dans notre quatrième volet, appliquée à une créance de faillite.
Ce qu’un investisseur peut demander
Derrière chaque VL publiée, il y a des règles de calcul. Quatre questions permettent de les connaître :
- Qui calcule la valeur liquidative, à quelle fréquence, et en combien de jours après la date de valorisation ?
- Quelle source de prix et quelle heure de relevé sont retenues pour les cryptos et les dérivés, et où cette règle est-elle écrite ?
- Quelle part des actifs est détenue sur une même plateforme, et combien de plateformes le fonds utilise-t-il ?
- Si une plateforme gèle les retraits, qui décide du traitement des actifs bloqués, et comment les investisseurs en sont-ils informés ?
Les trois premières réponses doivent être précises et figurer dans les documents du fonds. La quatrième ne peut pas l’être autant : un gel de retraits peut durer deux jours ou deux ans, toucher une plateforme solvable ou une plateforme en faillite, et aucun gérant ne peut écrire à l’avance la bonne réponse à chaque cas. L’investisseur peut en revanche savoir qui prendra la décision, sur quels éléments, et dans quel délai il sera prévenu.
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