Bitcoin au-delà des 80 000 $ : Un faux espoir selon Wintermute
Vendre la peau du taureau. Cette semaine restera dans les mémoires pour une contradiction saisissante. D’un côté, le détroit d’Ormuz en zone de guerre : six bateaux iraniens coulés, le Brent oscillant entre 88 et 113 dollars, des infrastructures énergétiques émiraties frappées. De l’autre, le Nasdaq à des sommets historiques, le S&P 500 à sa sixième semaine de hausse consécutive, et Bitcoin franchissant les 80 000 dollars pour la première fois depuis janvier. Les marchés ont regardé la guerre, haussé les épaules, spéculé et continué à monter. Sur le papier, c’est un bull market qui ignore les mauvaises nouvelles. Dans les données, c’est peut-être surtout un marché qui ne les a pas encore reçues, et c’est exactement ce que pointe le rapport hebdomadaire de Wintermute.
- Cette semaine a été marquée par une contradiction entre des tensions géopolitiques dans le détroit d’Ormuz et des marchés financiers atteignant des sommets historiques.
- L’évolution du marché Bitcoin, bien que spectaculaire, a suscité des interrogations quant à sa durabilité, étant principalement alimentée par des liquidations de positions courtes plutôt que par une réelle demande d’achat.
Six semaines de hausse, une guerre, et des marchés qui s’en fichent
Le Nasdaq a gagné 4,5 % sur la semaine, le S&P 500 2,3 %, et même les valeurs moyennes ont suivi le mouvement, une hausse large, pas concentrée sur quelques titans de la tech. Les créations d’emplois américaines ont largement surpris : 115 000 postes créés en avril contre 65 000 attendus, avec un taux de chômage stable à 4,3 %. Le marché du travail tient, la saison des résultats a globalement dépassé les attentes. Sur ces éléments pris isolément, la hausse des marchés actions est parfaitement défendable. Soit.
Ce qui l’est moins, c’est la sérénité avec laquelle les marchés ont absorbé ce qui se passe dans le détroit d’Ormuz. L’opération américaine « Project Freedom » a ouvert un couloir de navigation lundi, six bateaux iraniens coulés, deux navires seulement ont réussi à passer. Trump a suspendu l’opération mardi pour laisser de la place aux négociations. L’Iran a frappé des infrastructures énergétiques aux Émirats. Le Brent a oscillé entre 88 et 113 dollars sur la semaine. Et les équities ont à peine clignoté.
Bitcoin, crypto et géopolitique : Wintermute au rapport
Wintermute pose la question sans détour dans son rapport : les marchés font-ils preuve d’une sagesse que l’on ne leur reconnaît pas assez, portés par des résultats solides dans l’IA et un marché du travail qui tient ? Ou s’agit-il d’une dangereuse complaisance, qui se fera punir à la prochaine escalade ?
La réponse est arrivée dès mardi. L’inflation américaine a atteint 3,8 % en avril sur un an, son niveau le plus élevé depuis mai 2023. L’énergie a bondi de 3,8 % sur le mois, représentant à elle seule plus de 40 % de la hausse totale des prix. La guerre dans le détroit d’Ormuz se retrouve désormais directement dans le portefeuille des ménages américains.
Demain, le mandat de Powell se termine. Son successeur Kevin Warsh prendra les rênes dans un contexte particulièrement inconfortable : il a longtemps plaidé pour des taux plus bas, une position difficile à tenir face à une inflation qui repart dans le mauvais sens. Son premier exercice de projection des taux au FOMC de juin s’annonce comme la réunion de politique monétaire la plus scrutée de l’année.
Bitcoin a cassé la MM200, mais comment ?
BTC à 80 000 $
C’est ici que le rapport Wintermute devient vraiment intéressant, et inconfortable.
Le cours du Bitcoin a franchi les 80 000 dollars, flirté avec les 83 000, et s’est stabilisé légèrement en dessous. C’est la première fois depuis janvier. Et surtout, c’est une cassure nette de la moyenne mobile à 200 jours, qui faisait office de plafond depuis sept mois. Techniquement, c’est le signal que les bulls attendaient.
Le problème, c’est la façon dont ce signal a été produit.
Sommes-nous face à un marché haussier ?
L’open interest, c’est-à-dire le volume total de positions ouvertes sur les marchés dérivés, a bondi de 48 à 58 milliards de dollars en un mois. Dans le même temps, les volumes d’achats directs de Bitcoin ont touché leur plus bas niveau depuis deux ans. C’est exactement l’inverse de ce qu’on observe lors d’un vrai marché haussier. Les grandes phases de hausse se confirment toujours par des achats réels, au comptant. Celle-ci est portée par la spéculation à effet de levier.
Le graphique ci-dessous le confirme visuellement : Bitcoin vient de franchir la moyenne mobile à 200 jours, la ligne rouge pointillée, qui faisait office de plafond depuis octobre. Mais l’écart entre les deux moyennes mobiles reste négatif. Le retournement structurel n’est pas encore confirmé.

Le schéma est lisible. Pendant des semaines, Bitcoin a grimpé laborieusement au-dessus des 70 000 dollars dans l’indifférence générale. Des traders ont parié sur une baisse. Ces positions vendeuses se sont retrouvées en perte à mesure que le prix montait, forçant leurs détenteurs à les racheter pour limiter les dégâts, ce qu’on appelle une liquidation de shorts.
Ces rachats forcés ont mécaniquement poussé le prix encore plus haut. Pas parce que de nouveaux acheteurs convaincus sont entrés sur le marché, mais parce que des vendeurs à découvert ont été contraints de sortir. Le taux de financement des contrats à terme reste majoritairement négatif, ce qui signifie qu’il reste encore des positions vendeuses à liquider. Le squeeze n’est peut-être pas terminé. Mais racheter une position perdante, ce n’est pas la même chose qu’acheter parce qu’on croit en l’actif.
Les ETF Bitcoin : le lot de consolation ?
Le tableau n’est pas uniformément sombre. Les ETF Bitcoin ont enregistré 623 millions de dollars d’entrées nettes sur la semaine. Le nouvel ETF BTC de Morgan Stanley a collecté 194 millions en un mois, sans un seul jour de décollecte. Les réserves sur les exchanges sont à leur plus bas depuis sept ans. Les grandes mains accumulent.
Mais Wintermute est explicite : le soutien institutionnel, aussi réel soit-il, tend mécaniquement à se réduire à mesure que les prix montent. Et pour l’instant, ce sont les marchés actions qui portent la crypto et pas l’inverse.
Le test est déjà en cours. Demain, Powell passe la main à Warsh dans un contexte particulièrement inconfortable. Si les marchés actions digèrent mal ces deux signaux, Bitcoin sera immédiatement mis à l’épreuve. Un Bitcoin qui tiendrait les 80 000 dollars malgré la turbulence serait une vraie confirmation de force.
Le verdict Wintermute
Wintermute avait posé la question lundi. Quarante-huit heures plus tard, le marché commence à y répondre.
La cassure de la moyenne mobile à 200 jours reste un signal technique significatif le premier depuis octobre, qui efface le plafond qui a défini ce marché baissier depuis plus de sept mois. Mais elle s’est produite sur du levier et des rachats forcés, avec des volumes d’achats au comptant en déclin. Les grands retournements de cycles précédents ont tous été confirmés par un regain organique des achats directs. On ne l’a pas encore vu.
Le test que Wintermute anticipait est déjà là. Un Bitcoin qui absorbe ces deux chocs et tient au-dessus des 80 000 dollars enverrait un message fort : le régime a changé. Un Bitcoin qui cède en même temps que les marchés actions confirmerait l’inverse, que cette hausse était une histoire de liquidations forcées, pas le début d’une nouvelle tendance.
Une progression vers les 85 000 dollars reste possible. Mais selon Wintermute, le rapport entre le risque pris et le gain potentiel ne justifie pas de courir après ce mouvement ici. Le marché a besoin de voir les acheteurs convaincus prendre le relais des vendeurs contraints. Jusqu’à ce signal-là, la prudence s’impose, même quand les chiffres donnent envie de célébrer.