Coupure des réseaux sociaux : le Sénat examine un retrait en une heure, la crypto anti-censure en alerte
Une heure pour obéir, sinon le blocage. Le Sénat examine à partir de 16 h 30 ce mardi 27 octobre un amendement déposé la veille par le gouvernement. Sans passer par un juge, l’administration pourrait exiger en une heure le retrait des contenus appelant à l’insurrection. Faute de quoi, la plateforme serait bloquée et déréférencée.
Ce texte arrive juste après une autre révélation. Selon le média Blast, Sébastien Lecornu avait écrit le 22 octobre à Orange, SFR, Free et Bouygues Telecom. Il leur demandait de préparer une coupure des réseaux sociaux TikTok, Instagram et Snapchat pendant les manifestations du 24 octobre. Aucun réseau n’a sauté samedi. Avec la loi sur les moins de 15 ans, qui attend sa deuxième version, ces trois dossiers posent à tout détenteur de wallet la même question : qui contrôle ce qui circule sur un réseau ?
Points clés
- Matignon a préparé un filtrage DNS des grandes plateformes sans citer de base légale.
- Personne n’a activé de blocage lors de la mobilisation du 24 octobre.
- Un amendement gouvernemental vise le retrait sous une heure des appels à l’insurrection, sous peine de blocage.
- Les Sages ont retoqué en août l’interdiction faite aux moins de 15 ans.
- La messagerie sans Internet de Jack Dorsey a profité de la panique.
Coupure des réseaux sociaux après le chaos du 17 octobre
Tout part du 17 octobre. Ce jour-là, entre 550 000 et 600 000 personnes défilent selon le ministère de l’Intérieur, pour le pouvoir d’achat et en soutien au mouvement lycéen.
La journée tourne au chaos dans plus d’une vingtaine de villes. Au moins 1 500 magasins pillés, la mairie de Limoges incendiée, près de 1 000 membres des forces de l’ordre blessés et presque 2 400 interpellations, d’après le bilan compilé par Maire-info. Le même jour, une vague de cyberattaques concernait 9 millions de personnes en France.
Laurent Nuñez présente sa démission. Emmanuel Macron la refuse.
Le 19 octobre, Gabriel Attal propose un blocage « temporaire, ciblé » des réseaux sur les territoires en émeute. Deux jours plus tard, le ministre de l’Intérieur évoque devant le Sénat une suspension en cas de pillages importants.
La lettre de Matignon aux opérateurs télécoms
Puis vient la lettre du 22 octobre, que Blast a révélée et que Clubic a détaillée. Signée du Premier ministre, elle demande aux quatre opérateurs un filtrage DNS (le système qui traduit un nom de site en adresse) capable de bloquer TikTok, Instagram et Snapchat « sans délai » et pour « quelques heures ». Le courrier vise en priorité les réseaux mobiles 4G et 5G et demande d’épargner la fibre dans la mesure du possible. Matignon aurait ajouté X à la liste après coup.
Matignon y accuse ces plateformes d’avoir servi de « leviers de coordination opérationnelle des violences ». Le courrier ne cite aucune base légale.
Les opérateurs traînent des pieds. Lors d’une visioconférence de 70 minutes le 23 octobre, leurs juristes expliquent qu’un blocage limité à certaines zones est irréalisable à court terme et qu’un simple VPN suffit à le contourner. Orange réclame un arrêté publié au Journal officiel plutôt qu’une instruction discrète.
Le 24 octobre, la mobilisation réunit environ 400 000 personnes selon le ministère, 800 000 selon la CGT. Elle se déroule dans le calme et personne ne touche à l’interrupteur. Le précédent calédonien pèse lourd. Le 1er avril 2025, le Conseil d’État a jugé illégal le blocage de TikTok décidé en Nouvelle-Calédonie en mai 2024.
Un retrait en une heure pour contourner le juge
Faute de coupure, le gouvernement change d’outil. Lundi 26 octobre, il a déposé un amendement au projet de loi « casseurs-payeurs » sur la réparation des dommages causés lors des violences, examiné au Sénat à partir de 16 h 30 ce mardi.
Le texte étend d’abord la procédure Pharos. Celle-ci permet déjà d’exiger sans juge le retrait sous 24 heures de contenus terroristes. Elle couvrirait désormais la provocation directe aux atteintes aux personnes, aux vols et aux dégradations, dès qu’un « trouble grave à l’ordre public » est en jeu.
Le second volet va plus loin. L’administration pourrait exiger en une heure le retrait des contenus appelant à l’insurrection, à un attentat ou à s’armer contre l’État. Si la plateforme ne s’exécute pas, place au blocage et au déréférencement du site.
Le délai d’une heure existe déjà en droit européen, via le règlement TCO de 2021, mais uniquement pour le terrorisme. Le Conseil constitutionnel avait d’ailleurs censuré en 2020 le retrait en une heure prévu par la loi Avia contre la haine en ligne.
Le retour de l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans
Le troisième dossier est plus ancien. Le Parlement a définitivement adopté le 21 juillet 2026 la loi de la députée Laure Miller interdisant les réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Elle devait s’appliquer aux nouveaux comptes dès le 1er septembre.
Le 14 août, le Conseil constitutionnel a censuré son article 1er, celui qui contenait toute l’interdiction. Dans sa décision n° 2026-911 DC, il juge cette interdiction générale ni « adaptée » ni « proportionnée », faute de distinguer les services selon leurs risques et faute de mécanisme permettant aux parents d’assouplir la règle.
Un autre passage devrait intéresser les cryptos. Les Sages relèvent que l’interdiction implique que « toute personne, même majeure » prouve son âge, sans aucune garantie légale. La vérification d’âge devient alors un contrôle d’identité généralisé à l’entrée des plateformes.
Emmanuel Macron a demandé à Sébastien Lecornu une nouvelle copie « juridiquement robuste ». Selon Toute l’Europe, le nouveau texte est attendu avant le printemps 2027. Bruxelles avance en parallèle avec l’EU Kids Act, présenté le 17 septembre, qui prévoit une interdiction avant 13 ans et un contrôle parental entre 13 et 15 ans.
Pourquoi la coupure des réseaux sociaux concerne la crypto
Le Journal du Coin l’a raconté dès le 23 octobre : le jour même de la lettre, Bitchat est passée numéro un des réseaux sociaux sur l’App Store français. La messagerie de Jack Dorsey devançait alors Telegram et Signal.
Elle se passe de compte comme de serveur central et relaie les messages de téléphone en téléphone par Bluetooth. Surtout, elle bascule sur Nostr dès qu’Internet revient, et c’est là que la crypto entre en jeu.
Nostr est un protocole de publication décentralisé, très populaire chez les bitcoiners, où aucun serveur unique ne peut effacer un compte. Un filtrage DNS n’a aucune prise sur un message qui passe de poche en poche. Les Népalais en ont fait l’expérience en septembre 2025, les Iraniens et les Ougandais en janvier 2026, lors de coupures d’Internet.
Bitcoin face au blocage administratif
Le parallèle avec Bitcoin saute aux yeux. Satoshi Nakamoto l’a conçu pour qu’aucun intermédiaire ne puisse bloquer un paiement, et ce sont précisément des intermédiaires, les opérateurs, que l’État a sollicités. En France, l’AMF peut déjà obtenir le blocage des sites de prestataires crypto non autorisés. Une procédure de blocage administratif rapide, une fois créée pour les réseaux sociaux, est un outil que l’on réutilise.
L’argument d’en face tient pourtant debout. Des casseurs ont bien coordonné une partie des pillages du 17 octobre sur ces plateformes, et un outil anti-censure sert aussi bien le manifestant que le casseur. Bitchat n’a d’ailleurs reçu aucun audit de sécurité externe à son lancement, de l’aveu même de Jack Dorsey. Ses salons publics restent lisibles par tous les utilisateurs à portée, et Frandroid a vu la connexion décrocher dès 20 à 30 mètres derrière deux murs en béton.
Le Sénat examine l’amendement sur le retrait en une heure ce mardi 27 octobre. Les prochaines journées de mobilisation sont annoncées pour le 31 octobre et le 5 novembre. Sur Google Play, Bitchat dépasse déjà le million de téléchargements dans le monde.