« On vendra du bitcoin » : Le revirement historique de Michael Saylor
Strategy a enregistré une perte nette de 12,54 milliards de dollars au premier trimestre 2026. Malgré ces résultats dans le rouge, l’entreprise affiche une confiance affichée dans son modèle de « digital credit », au prix d’un revirement historique sur l’intouchabilité de ses réserves en Bitcoin.
En effet, pendant des années, Michael Saylor a martelé un mantra devenu presque sacré dans l’écosystème crypto : Strategy ne vendrait « jamais » ses Bitcoins. Cette ligne rouge, répétée comme un dogme, constituait le pilier central de l’identité de l’entreprise en tant que détenteur corporate de référence du BTC. Lors des résultats du premier trimestre 2026, cette conviction a officiellement volé en éclats.
Pour la première fois, le Chairman et cofondateur de Strategy a ouvertement évoqué la possibilité de céder une partie du trésor Bitcoin pour financer les dividendes de son titre préférentiel phare, le STRC. Un revirement qui, dans un secteur où les symboles comptent autant que les chiffres, ne passe pas inaperçu. On fait le point.
Des résultats dans le rouge, mais assumés
Sur le plan comptable, le premier trimestre 2026 a été douloureux. Strategy a enregistré une perte nette de 12,54 milliards de dollars, principalement imputable à une dépréciation non réalisée de 14,46 milliards de dollars sur ses avoirs en Bitcoin.
C’est une conséquence directe de la dégringolade du BTC, qui a perdu plus de 25 % de sa valeur au cours du trimestre, passant d’environ 90 000 dollars à 65 000 dollars. La perte opérationnelle totale ressort à 14,5 milliards de dollars.
Ces chiffres, vertigineux en apparence, n’ont pas ébranlé la direction. Phong Le, le PDG de Strategy, et Michael Saylor ont préféré mettre en avant les indicateurs qu’ils jugent véritablement pertinents : le bitcoin-per-share, soit la quantité de Bitcoin détenue par action. Ce ratio a progressé de 18 % en un an, atteignant 213 371 satoshis par action, et l’entreprise se fixe l’objectif ambitieux de le doubler en sept ans.
Pour Strategy, les pertes comptables liées aux fluctuations du Bitcoin sont le prix à payer d’une stratégie à long terme. Ce qui compte, c’est la valeur accumulée par action, et sur ce critère, l’entreprise estime être en bonne posture.
Le STRC, nouvel moteur du modèle « digital credit »
Au cœur de ce modèle de financement se trouve désormais le STRC, un titre de capital préférentiel perpétuel structuré autour d’un prix d’équilibre de 100 dollars par action et d’un taux de dividende ajustable, actuellement fixé à 11,5 % par an.
L’instrument a rapidement trouvé son public : depuis son lancement. Il a permis de lever 8,5 milliards de dollars, dont 5,58 milliards rien que depuis le début de l’année 2026, sur un total de 11,68 milliards de dollars levés par Strategy toutes sources confondues sur la période.
Le PDG Phong Le a qualifié le STRC de « grand succès », soulignant sa « forte demande, sa haute liquidité et sa faible volatilité ». Les dirigeants présentent désormais cet instrument comme la colonne vertébrale d’un nouveau modèle baptisé « digital credit ».
Comment ça marche ? L’entreprise lève des fonds en dette ou quasi-dette rémunérée, achète du Bitcoin avec le produit de ces émissions, et rembourse les investisseurs via des dividendes. Au total, l’entreprise a versé plus de 692 millions de dollars de dividendes cumulés sur l’ensemble de ses titres préférentiels, STRC, STRK, STRF et STRD.

Strategy veut vendre du bitcoin
C’est lors de cet appel aux résultats que Saylor a prononcé la phrase qui a retenu toutes les attentions :
« Nous allons probablement vendre quelques Bitcoin pour financer le dividende, juste pour inoculer le marché, juste pour envoyer le message que nous l’avons fait. »
Le mécanisme envisagé repose sur une logique de seuil. Selon Saylor, la position actuelle de Strategy ne nécessite qu’une appréciation annuelle du Bitcoin de 2,3 % pour que les avoirs couvrent indéfiniment les obligations de dividendes du STRC, sans avoir à vendre d’actions ordinaires. En deçà de ce seuil, ou selon les opportunités, la vente de BTC devient un outil de gestion du bilan.
Le PDG Phong Le a d’ailleurs été encore plus direct :
« Nous vendrons du Bitcoin lorsque cela sera avantageux pour la société. Nous ne resterons pas les bras croisés en disant que nous ne vendrons jamais le Bitcoin. Nous voulons être des accumulateurs nets de Bitcoin, augmenter notre total de Bitcoin, mais plus important encore, augmenter notre bitcoin par action. »
La nuance est importante : il ne s’agit pas d’un abandon de la stratégie d’accumulation, mais d’une flexibilisation assumée. Strategy entend rester un acheteur net de Bitcoin, mais se réserve le droit de céder ponctuellement pour optimiser sa structure financière.
Strategy : un modèle financier viable ?
Le modèle suscite des réactions contrastées dans la communauté financière. Ses détracteurs dénoncent une logique « circulaire » : Strategy émet des instruments rémunérés pour acheter du Bitcoin, puis doit potentiellement vendre du Bitcoin pour honorer ces mêmes rémunérations, une dynamique que certains n’hésitent pas à qualifier de schéma de Ponzi.
De l’autre côté, ses défenseurs y voient une mécanique sophistiquée permettant de convertir une demande de rendement en exposition Bitcoin pour l’entreprise. Si le cours du BTC progresse suffisamment vite, Strategy accumule plus de Bitcoin qu’elle n’en distribue, et les actionnaires comme les détenteurs de titres préférentiels s’y retrouvent.
Les analystes de Grayscale, pour leur part, maintiennent que les ETF Bitcoin spot restent la voie la « plus propre » pour s’exposer à l’actif, sans la complexité des structures de capital préférentiel de Strategy.
Un bilan colossal, une action en forme pour la société de Saylor
Malgré les turbulences comptables, Strategy affiche un bilan physique impressionnant. L’entreprise détient 818 334 BTC, soit environ 3,9 % de l’offre totale de Bitcoin, pour une valeur d’environ 66,5 à 66,82 milliards de dollars au cours actuel. Le prix de revient moyen de ces acquisitions s’établit à 75 537 dollars par Bitcoin. Avec le rebond du BTC vers les 82 000 dollars, un plus haut de trois mois, l’entreprise affiche une plus-value latente d’environ 5 milliards de dollars sur ses avoirs.
Sur les marchés, l’action MSTR a clôturé autour de 186,9 dollars à 190 dollars, en hausse de 46 % sur le dernier mois, bien qu’elle reste en retrait de 26,7 % sur six mois. La publication des résultats a été reçue positivement, reflétant la confiance persistante d’une partie des investisseurs dans la vision long terme de l’entreprise.
Le changement de discours de Michael Saylor montre que Strategy n’est plus seulement un pari idéologique sur Bitcoin , c’est une entreprise financière structurée autour du BTC, avec ses contraintes, ses instruments de dette et ses obligations envers ses actionnaires.
La question centrale reste entière : ce modèle est-il soutenable si le Bitcoin ne s’apprécie pas suffisamment vite ? Et jusqu’où Strategy peut-elle aller dans cette direction sans éroder la confiance de ceux qui l’ont soutenue précisément parce qu’elle ne vendrait « jamais » ?
Les prochains trimestres apporteront des éléments de réponse. Pour l’heure, Saylor a choisi la flexibilité. Et avec 818 334 BTC en poche, il a les moyens de ses ambitions.