BIP-110 : Comprendre la menace qui plane sur Bitcoin aujourd’hui
Trouver le bon chemin. Ce week-end, le réseau Bitcoin s’approche d’un bloc que personne, ou presque, ne voulait voir arriver dans ces conditions. Au bloc 961 632, attendu ce samedi selon les projections des différents moniteurs de la communauté, les nœuds qui font tourner Bitcoin Knots et appliquent BIP-110 commenceront à rejeter tout bloc qui ne signale pas son soutien à la mesure. Sur le papier, la règle est simple.
Dans les faits, elle ouvre la porte à un scénario que Bitcoin n’a plus connu depuis les guerres de la taille de bloc en 2017 : deux chaînes qui coexistent, chacune avec ses partisans et ses mineurs.
- Le réseau Bitcoin a atteint un bloc controversé, 961 632, qui pourrait diviser la chaîne en deux.
- Le soft fork BIP-110, avec un taux de soutien très bas, pourrait provoquer un conflit interne sans précédent depuis 2017.
BIP-110 : un seuil que les blocs ne pourront mathématiquement pas atteindre
BIP-110, ou Reduced Data Temporary Softfork, plafonne pour environ un an la quantité de données arbitraires qu’une transaction peut transporter. Sont visés les inscriptions ordinals et autres usages jugés parasites du réseau.
Le texte, écrit par le développeur pseudonyme Dathon Ohm, prévoit une activation via un signalement des mineurs fixé à 55 % des blocs. C’est un seuil étonnamment bas pour un soft fork, sachant que la norme tourne plutôt autour de 95 %.
Le compteur, lui, ne suit pas. Le taux de signalement plafonnait à seulement 2,60 % le 7 août selon le moniteur cité par BeInCrypto, soit 47 blocs sur 1 806 dans la fenêtre en cours. Il en aurait fallu 1 109 pour espérer un verrouillage anticipé.
Avec seulement 217 blocs restants dans la période, le total maximal atteignable plafonne autour de 263. On est très loin du seuil requis. Aucune fenêtre complète depuis décembre n’a d’ailleurs dépassé 1,29 % de soutien.
Soft fork ou hard fork ? La nuance que la mauvaise presse balaie trop vite
On lit parfois, dans la presse spécialisée, que BIP-110 s’apprête à déclencher un « hard fork » de Bitcoin. L’expression fait son effet, sauf qu’elle est techniquement fausse.
Un hard fork assouplit les règles : il rend valides des blocs que l’ancien logiciel aurait rejetés. C’est pour cela qu’il exige une mise à jour universelle, sous peine de split définitif, comme lors de la naissance de Bitcoin Cash en 2017.
BIP-110 fait exactement l’inverse. Il restreint ce qui était permis, sans jamais autoriser quoi que ce soit de nouveau. Une transaction jugée valide sous BIP-110 reste, par construction, valide pour un nœud Bitcoin Core qui l’ignore superbement. C’est précisément la définition d’un soft fork.
La confusion vient d’ailleurs. Ce n’est pas la mécanique du code qui pose problème ici, mais son mode d’activation. BIP-110 est un UASF, un soft fork activé par les utilisateurs plutôt que par un large consensus des mineurs. Avec un signalement figé sous les 3 %, les nœuds Knots vont se retrouver à rejeter des blocs que la majorité du réseau continue d’accepter sans sourciller.
Le risque de split ne naît donc pas d’un changement de règles à la hard fork, mais d’un forcing minoritaire mal négocié, un vieux classique depuis l’épisode BIP-148 de 2017. Appeler ça un hard fork, c’est confondre la cause et le symptôme.
Bitcoin Core ou Bitcoin Knots : le clivage qui tourne à l’affrontement
Face à cette impasse, Ohm a changé de ton, et pas qu’un peu. Il a appelé mineurs et utilisateurs à quitter Bitcoin Core, le logiciel de référence du réseau, pour Bitcoin Knots, sa version alternative qui embarque le patch BIP-110. Sur X, il est allé plus loin en affirmant qu’il ne serait « pas recommandé de faire tourner Bitcoin Core » une fois le signalement obligatoire enclenché, le logiciel devenant selon lui « non sécurisé ». Rien, sur le site officiel du projet, ne vient pourtant étayer une telle affirmation.
Luke Dashjr, qui maintient Knots, assure de son côté que l’issue est déjà écrite : tout mineur qui refuse de signaler perdra purement et simplement sa récompense de bloc. Rien d’ambigu, selon lui.
Michael Saylor, président exécutif de Strategy, lit exactement le même mécanisme et en tire la conclusion inverse. Sauf revirement massif des mineurs, écrit-il, « Bitcoin continue normalement tandis que BIP-110 s’enlise ou bascule dans l’insignifiance ».
« À 961 022, le BIP-110 compte 38 signaux (2,70 %). Son seuil volontaire de 55 % est impossible à atteindre. À 961 632, les nœuds BIP-110 rejettent les blocs ne contenant pas de signaux. À moins d’un revirement des principaux mineurs, Bitcoin continue de fonctionner normalement tandis que le BIP-110 se bloque ou se transforme en un système obsolète. Ses partisans devraient se retirer.»
À ses côtés, le patron de Blockstream Adam Back qualifie carrément la proposition d’« idée stupide », sans consensus technique ni communautaire, contrairement à SegWit en son temps. L’affrontement n’oppose donc plus deux camps techniques, mais une minorité déterminée à faire plier le réseau par la contrainte face à une majorité qui compte simplement continuer comme si de rien n’était.
BIP-110 et faille Coldcard : une semaine noire pour la sécurité de Bitcoin
Concrètement, un split de chaîne signifie que deux versions de l’historique Bitcoin circuleraient en parallèle, chacune validée par ses propres nœuds. Le danger le plus immédiat pour un détenteur de bitcoins tient au rejeu des transactions, le fameux replay. Sans protection technique spécifique, une transaction émise sur une chaîne reste valide sur l’autre, puisque les deux partagent le même historique jusqu’au point de rupture.
Un envoi vers un exchange sur une chaîne peut ainsi se retrouver rejoué sur l’autre à l’insu de son émetteur. Les fonds changent alors de main deux fois pour une seule intention.
C’est ce scénario que redoutent des plateformes comme l’australienne Bitaroo, qui a prévenu qu’elle pourrait suspendre dépôts et retraits « si un split de chaîne paraît probable », avec un préavis donné dès que possible. Sa compatriote Hardblock a évoqué le même type de mesures, allant jusqu’à imposer des confirmations supplémentaires une fois le service rétabli. Ni l’une ni l’autre n’a pour l’instant agi, mais les deux se tiennent prêtes, l’arme au pied.
Aucun exchange majeur, en dehors de ce duo australien, n’a pour l’heure communiqué de plan précis. Les chiffres de signalement, eux, ne laissent pourtant guère de place au doute.
Ce psychodrame technique arrive dans un contexte déjà chargé pour l’écosystème du hardware wallet : BeInCrypto rappelait cette semaine que l’activation volontaire de BIP-110 était devenue impossible dans la foulée de la faille Coldcard, qui a détourné plus d’un millier de bitcoins en quelques jours. Deux crises distinctes partagent un même rappel, la sécurité de Bitcoin ne tient jamais à un seul maillon.
Rendez-vous aujourd’hui, au bloc 961 632.