CME contre CFTC : le géant des dérivés attaque son propre régulateur pour étouffer les perpétuels crypto

Le pot de fer contre le pot de terre. Chicago attaque Washington. Le Chicago Mercantile Exchange (CME), premier opérateur de marchés dérivés des États-Unis, poursuit en justice l’agence fédérale censée le superviser, la Commodity Futures Trading Commission (CFTC), pour faire annuler l’arrivée des perpetual futures crypto sur le sol américain. Plainte déposée le 18 juin devant le tribunal fédéral du district de Columbia, contre la CFTC et son président Mike Selig, trois semaines après le feu vert accordé à Kalshi et à Coinbase. Le marché, lui, n’a pas attendu le verdict du juge.

Les points clés de cet article :
  • Le Chicago Mercantile Exchange a porté plainte contre la CFTC pour annuler l’arrivée des perpetual futures crypto aux États-Unis, défiant ainsi son propre régulateur.

  • Les perpetual futures de Kalshi ont atteint un volume d’un milliard de dollars en moins d’une semaine, illustrant une croissance explosive et inattendue.


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Future ou swap : une bataille de définition à 61 700 milliards de dollars

Comprenons bien. Un perpetual future (contrat à terme perpétuel en français) n’a pas de date d’échéance. À la place, un mécanisme de funding rate, des paiements périodiques entre positions longues et courtes, maintient le prix du contrat collé à celui du marché spot. C’est précisément ce rouage technique que le CME transforme en arme juridique.

Selon CoinDesk qui a remis le sujet sur la table avant-hier, la thèse du CME tient en une phrase, résumée par son PDG Terry Duffy :

« La définition d’un swap est plutôt claire. Quand deux parties s’échangent des paiements, cela est considéré comme un swap. »

Or un swap impose l’enregistrement des intervenants comme swap dealers, une marge calculée sur cinq jours ouvrés plutôt qu’un jour, et des obligations de déclaration bien plus lourdes que pour un simple future.

Par ailleurs, la plainte réclame aussi l’annulation de la déclaration de politique générale qui autorise les bourses agréées à coter des perps par simple auto-certification, sans passer par l’examen formel habituel. Le CME invoque l’Administrative Procedure Act et accuse le régulateur d’avoir agi de façon arbitraire en abandonnant sa position historique sans justification.

L’enjeu dépasse largement le seul cadre juridique : le volume mondial des perpétuels crypto a atteint 61 700 milliards de dollars en 2025, en hausse de 29 %, selon CryptoQuant. Bank of America pousse même l’estimation jusqu’à 90 000 milliards de dollars. Une manne restée hors de portée du régulateur américain pendant dix ans, jusqu’à l’arrivée de Kalshi et Coinbase fin mai.

Kalshi et Coinbase ont pris le large pendant que Chicago plaide

Le contraste est saisissant. Kalshi a lancé son perp bitcoin le 3 juin, avec plus de 100 millions de dollars échangés en vingt-quatre heures. En moins d’une semaine, le volume a dépassé le milliard de dollars, un seuil que ses contrats événementiels, son activité historique, avaient mis quarante mois à franchir. Treize contrats sont désormais cotés, du bitcoin à l’ether en passant par SOL, XRP ou HYPE. Coinbase, via une filiale liée à Deribit (racheté 2,9 milliards de dollars).

La porte-parole de Kalshi, Elisabeth Diana, n’a pas mâché ses mots : « Ce n’est pas une question de droit, c’est une question de peur de la concurrence. »

Jake Chervinsky, directeur général du Hyperliquid Policy Center (une organisation washingtonienne financée à hauteur de 28 millions de dollars par la Hyper Foundation), pousse le constat plus loin :

« Il est incroyablement inhabituel de voir la plus grande bourse d’Amérique attaquer son propre régulateur, alors que le régulateur dit en substance que tous ceux qui sont enregistrés, y compris le CME, peuvent proposer ce type de produits, et que le CME dit que personne ne devrait être autorisé à les proposer. »

Le pétrole rejoint le champ de bataille

Le 8 juillet, le NYMEX, filiale du CME, a auto-certifié un contrat à terme sur le pétrole négociable 24 heures sur 24, avec un lancement prévu le lendemain. La CFTC a suspendu ce lancement dès le jour prévu, le 9 juillet. Mike Selig n’a pas ménagé ses mots : la décision du CME d’ignorer le travail d’analyse en cours de la Commission est « totalement inappropriée ». Six jours plus tôt, un contrat équivalent sur l’or, auto-certifié par le même groupe, était passé sans encombre, ce qui rend donc la volte-face d’autant plus visible.

Le régulateur a depuis prolongé jusqu’au 26 août sa consultation publique sur l’extension des futures classiques au 24/7 et sur les perpétuels adossés à des matières premières physiques. Une manière de gagner du temps sans trancher, pendant que sur Hyperliquid, la plateforme de perpétuels décentralisée déjà citée par le camp pro-CFTC, l’intérêt pour les contrats sur le pétrole grimpe en flèche depuis le début des tensions autour de l’Iran.

Un procès à l’issue incertaine, un régulateur à un seul commissaire

Devant le juge, la CFTC n’aborde pourtant pas le dossier en position de force. Jaret Seiberg, analyste chez TD Cowen, accorde l’avantage au CME : « La CFTC a approuvé les perps malgré un historique où elle plaidait qu’il s’agissait de swaps, et sans édicter de réglementation, malgré une consultation publique lancée en avril 2025. » Reste une fragilité institutionnelle rarement vue : Selig est aujourd’hui l’unique commissaire en poste d’une agence qui en compte statutairement cinq. Tout le cadre des perpétuels onshore repose donc sur une seule signature, sans le moindre contre-pouvoir interne pour en discuter la légitimité.

Ce bras de fer entre le CME et la CFTC dépasse le seul sort des perpétuels crypto : c’est un test grandeur nature de la capacité d’un régulateur à ouvrir la porte à l’innovation face à un incumbent qui pèse 92 % du marché qu’il défend. Kalshi, pour sa part, ne ralentit pas : son directeur des risques prépare déjà l’extension des perpétuels aux devises, aux métaux et à l’énergie, pendant que la justice tranche.

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Esprit Cryptique

Juriste de formation et investisseur crypto, je consacre depuis 2017 mon quotidien à l'exploration et l'étude de cet écosystème aux horizons infinis. Désormais Directeur des opérations du Journal du Coin, je prends aussi plaisir à transmettre le fruit de mes recherches et à partager mon expérience sur X sous le pseudonyme « Esprit Cryptique » (+50 000 abonnés).

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