Mt. Gox, les origines : la première place de marché de bitcoins

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Mt. Gox (dit “Mount Gox” en anglais) était la première place de marché automatisée consacrée à l’échange de bitcoins. Fondée en 2010, elle a pendant longtemps supporté l’essentiel du volume d’échange entre les monnaies traditionnelles et le bitcoin. L’entreprise est connue pour avoir fait faillite en février 2014 suite à un enchaînement de piratages et d’autres incidents, et pour avoir emporté au passage les fonds de ses clients. Revenons sur les débuts de cette plateforme qui occupe une place mythique dans l’histoire de Bitcoin.

La création de Mt. Gox par Jed MCCaleb

Au printemps 2010, les moyens d’acquérir du bitcoin sont peu nombreux et peu efficaces. Il existe essentiellement deux services pour effectuer un échange. Le premier est le service proposé par l’utilisateur NewLibertyStandard qui vend des bitcoins sur la base de leur coût de production en réalisant toutes les transactions manuellement. Le second est la plateforme bitcoinmarket.com, lancée en mars, qui met les personnes en relation pour qu’ils effectuent des échanges en pair-à-pair.

Il n’y a donc pas de plateforme boursière évoluée qui permette une gestion automatique des ordres et qui offre une liquidité suffisante pour obtenir un prix fiable. C’est dans ce contexte que va apparaître la plateforme Mt. Gox, grâce au génie de Jed McCaleb.

Jed McCaleb 2016

Nous vous présentons Jed McCaleb, en 2016

Jed McCaleb est un entrepreneur et programmeur américain qui approche des 35 ans à l’époque. Il est alors déjà connu pour avoir cofondé MetaMachine Inc. en 2000, l’entreprise qui gérait le logiciel de partage de fichiers en pair à pair eDonkey2000 dans les années 2000. Lorsqu’il découvre Bitcoin grâce à Slashdot le 11 juillet 2010, il n’est donc pas étranger au concept de réseau distribué et s’enthousiasme immédiatement pour l’invention de Satoshi Nakamoto.

Il essaie rapidement de se procurer des bitcoins, mais s’aperçoit qu’il est pénible d’en acheter pour des dollars. Passionné de jeux vidéo, il avait mis au point en 2007 une plateforme permettant d’acheter et de vendre des cartes du jeu en ligne Magic: The Gathering Online, ce dernier étant dérivé du jeu de cartes à collectionner Magic: The Gathering. La plateforme, appelée Mt. Gox comme acronyme de Magic The Gathering Online eXchange et hébergée à l’adresse mtgox.com, avait fonctionné pendant environ 3 mois.

C’est ainsi que Jed McCaleb se décide, trois ans après, de mettre à profit son expérience et son nom de domaine pour créer une place de marché. Il se met à travailler sur son projet d’arrache-pied et, une semaine plus tard, la plateforme est opérationnelle. Sous le pseudonyme de mtgox, il écrit une annonce sur le forum disant :

“Salut à tous, je viens de mettre en place une nouvelle plateforme d’échange de bitcoins. S’il vous plaît, faites-moi savoir ce que vous en pensez.”

Suite à cette annonce, Michael Marquardt (theymos) lui demande “pourquoi [il] utiliserait Mt. Gox et pas BitCoin Market“, ce à quoi Jed répond :

“[Mt.Gox] est toujours en ligne, automatisé, le site est plus rapide et a un hébergement dédié et je pense que l’interface est plus agréable.”

Initialement, la plateforme accepte les paiements via PayPal. Cependant, suite à de trop nombreuses demandes de rétrofacturation (chargeback), PayPal bloque le compte de Jed McCaleb en octobre 2010, ce qui le contraint à suspendre les activités de la plateforme pendant un mois. Cela le pousse à ajouter Liberty Reserve comme moyen de paiement pour rouvrir Mt. Gox. Par la suite, il acceptera également sur demande les tranferts via Paxum, et les virements bancaire en dollars (ACH) et en euros.

Logo de Mt. Gox

La cession à Mark Karpelès et le succès

En novembre 2010, le prix atteint les 30 centimes de dollar et se maintient à ce niveau durant le reste de l’année. La plateforme rencontre de plus en plus d’utilisateurs, et c’est alors que Jed McCaleb s’inquiète des répercutions réglementaires. À cette époque, la législation autour des monnaies numériques comme le bitcoin est plus que floue et il doit engager un avocat à New York. De plus, il gère Mt. Gox sur son temps libre et n’a pas le temps de gérer pleinement Mt. Gox.

Jed McCaleb souhaite donc donner la plateforme à quelqu’un d’autre afin de se consacrer à ses projets. En janvier 2011, l’idée lui vient de la confier à un individu actif dans la communauté et avec qui il interagit sur IRC : Mark Karpelès.

Mark Karpelès (qui répond au nom de MagicalTux sur Internet) est un développeur français de talent vivant à Tokyo, travaillant en free-lance par le biais de sa société, Tibanne Co. Ltd. Jeune geek de 25 ans, il a émigré au Japon par attrait pour la culture locale. Il découvre Bitcoin à la fin de l’année 2010 grâce à un ami français qui lui en parle. Il est tout de suite intéressé par la monnaie numérique, à tel point qu’il se met à accepter les paiements en bitcoin pour son service d’hébergement dès le 8 novembre.

Mark Karpelès Suck My Geek 2007

Mark Karpelès dans Suck My Geek en 2007.

Le 18 janvier 2011, Jed McCaleb propose à Mark Karpelès de reprendre Mt. Gox. Il lui écrit par courriel :

“Salut Mark, je te prie de bien vouloir garder tout ça confidentiel, car je ne veux pas créer la panique, et rien n’est encore sûr, mais j’envisage de revendre mtgox. J’ai d’autres projets auxquels j’aimerais me consacrer. Est-ce que ça t’intéresserait ? Je pourrais le vendre pour pas grand chose en échange d’intérêts sur les bénéfices par exemple. Il y a aussi un fonds d’investissement qui est prêt à investir dans mtgox. Probablement autour de 158 k$. Donc tu pourrais tout simplement reprendre la boîte en y mettant un peu d’argent.”

Après des discussions sur les termes de l’accord, le contrat est finalement signé le 3 février. Il permet notamment à Jed McCaleb de conserver 12 % de la société et 50 % des revenus pendant 6 mois, contre quoi le reste est cédé à Mark Karpelès par le biais de son entreprise Tibanne.

Le 6 mars, la transfert est officialisé sur le forum. Dans son dernier message sur le forum avec le compte mtgox, Jed McCaleb explique :

“J’ai créé mtgox pour la rigolade après avoir lu sur les bitcoins l’été dernier. Cela a été intéressant et amusant à faire. Je suis toujours convaincu que les bitcoins ont un bel avenir. Mais pour faire vraiment en sorte de mtgox réalise son plein potentiel, il faudrait plus de temps que je n’en ai actuellement. J’ai donc décidé de passer le flambeau à quelqu’un plus en mesure de faire passer le site au niveau supérieur.”

Dans les mois qui suivront, Jed continuera à aider Mark pour la gestion de la plateforme. Puis, par la suite, il s’en ira travailler pour Ripple, pour enfin fonder Stellar en 2014.

Durant le printemps 2011, Mt. Gox connaît une ascension fulgurante en offrant aux nouveaux arrivants la possibilité de se procurer des gros montants de bitcoins, et en permettant aux mineurs et aux vendeurs de la toute jeune plateforme Silk Road de revendre leurs revenus en bitcoins.

Bitcoin attire également l’attention de la presse : un article du 16 avril publié sur le site du Time Magazine titre que “l’argent liquide en ligne Bitcoin pourrait poser problème aux États et aux banques” et un article de Andy Greenberg du 20, publié dans Forbes et intitulé “Crypto Currency“, met aussi en avant les propriétés avantageuse du bitcoin.

C’est tout naturellement que le prix décolle : en avril, il dépasse son ancien plus haut de février situé autour des 1 $, et monte en flèche. Le 1er mai il est déjà à 3 $. Cette forte hausse stimule l’enthousiasme, ce qui crée une réelle bulle spéculative. Fin mai, le nombre de comptes, qui était situé entre 2000 et 3000 lorsque de la reprise de Mark, atteint les 60 000 comptes. Le 8 juin 2011, le prix du bitcoin atteint les 29,60 $, ce qu’on saura être plus tard le sommet de la bulle.

Mi-juin 2011, Mark Karpelès engage un employé pour l’aider, Ashley Barr alias “Adam Turner“, et installe l’entreprise Mt. Gox dans un bureau de la prestigieuse Cerulean Tower à Tokyo. C’est la consécration.

Ceruelan Tower Bureau Mt. Gox juin 2011

Ce succès inspirera bien évidemment les autres et beaucoup de plateformes seront créées sur le même modèle. Ainsi, la place de marché TradeHill est lancée en juin, BTC-e en juillet, Bitstamp en août et la plateforme de trading Bitcoinica en septembre. La première plateforme d’échange française de bitcoins, Paymium, est lancée le 16 août 2011 sous le nom de Bitcoin-Central. L’entreprise Kraken est créée en juillet 2011, et lancera sa plateforme deux ans plus tard.

Mais derrière le succès flamboyant de Mt. Gox se cachent déjà des ennuis monstrueux.

Le début des problèmes

La gestion d’une plateforme financière n’est pas une mince affaire, car les montants en jeu attirent nécessairement les pirates désireux de se faire de l’argent en exploitant ses potentielles failles. En croissant très vite, trop vite, Mt. Gox n’a pas fait exception à la règle et a subi un certain nombre d’incidents dès la première moitié de l’année 2011.

Alors qu’il cherche à revendre Mt. Gox en janvier 2011, Jed McCaleb doit faire face à plusieurs incidents : l’accès aux comptes d’utilisateurs individuels, une injection XML permettant un retrait non autorisé vers Liberty Reserve, et un retrait (heureusement non honoré) de 2 milliards de dollars grâce à une faille dans le code. Ce sont finalement plus de 50 000 $ et 9500 bitcoins qui manquent dans les caisses de la plateforme début février, alors que Jed et Mark concluent leur accord.

Lorsque Mt. Gox change de mains, la plateforme consistue donc déjà un cadeau empoisonné, mais ce n’est rien à côté de ce qui va se produire la la suite. Le 1er mars alors que le transfert est sur le point d’être officialisé, 80 000 bitcoins s’évaporent dans la nature grâce à un accès malveillant au fichier wallet.dat du site. Ces bitcoins ne bougeront pas jusqu’à aujourd’hui.

Le 3 mars, Jed McCaleb remarque la perte et en informe Mark sur IRC que “quelque chose d’horrible est arrivé“. C’est une perte importante, le prix étant alors de 0,92 $ par bitcoin, perte qui va s’agrandir de plus en plus avec l’augmentation phénoménale du prix.

Ce problème est évoqué le 18 avril dans un courriel de Jed McCaleb adressé à Mark, alors que le prix atteint déjà 1,16 $ :

“Je ne peux pas te dire quelle sera l’ampleur de problème du problème s’il manque 80 kBTC et si leur valeur grimpe jusqu’à 100 $ et quelques. Cela fera une sacrée dette, mais d’ici là mtgox devrait avoir empoché une tonne de BTC. On peut aussi compter sur le fait que le solde de BTC ne descendra probablement jamais en dessous des 80k. Donc peut-être que tu n’as pas à t’en faire.”

Cela ne s’arrête pas là et Mt. Gox rencontre un problème massif dès le mois de juin, alors que l’activité spéculative bat son plein.

Dimanche 19 juin, un groupe de pirates accède au compte administrateur de Jed McCaleb. Les pirates se mettent à vendre des bitcoins pour faire chuter le prix : la limite de retrait journalière étant de 1000 $, ils cherchent à faire baisser le prix le plus possible afin de retirer un maximum de bitcoins.

Cela provoque un flash crash sur le cours de Mt. Gox : le prix, qui stationne ce jour-là autour des 17 $, chute à 0,01 $ en quelques minutes. C’est la panique dans la communauté, et beaucoup d’utilisateurs de Mt. Gox vendent sous le coup de l’émotion afin de conserver ce qui leur reste.

[arve model=”default” url=”https://www.youtube.com/watch?v=T1X6qQt9ONg” title=”Flash crash du 19 juin : le prix tombe de 17 $ à 0,01 $.” description=”mt. gox flash crash 19 juin 2011″ /]

D’autres utilisateurs profitent de l’occasion pour se procurer des bitcoins à bas prix. C’est le cas d’un dénommé Kevin Day (toasty) qui achète 259 685 bitcoins à un prix unitaire de 0,0101 $, soit pour 2623 $ au total. Par la suite, Mt. Gox annulera tous ces échanges, mais il est possible que certains fonds aient été retiré avant que les retraits ne soient gelés.

C’est à ce moment que le célèbre Roger Ver, ayant découvert Bitcoin en avril et étant tombé instantanément amoureux de la cryptomonnaie, décide d’intervenir. Voyant qu’il y a un problème à résoudre et habitant non loin de la Cerulean Tower à Tokyo, il envoie un courriel à Mark Karpelès pour lui proposer ses services :

“Salut Mark – Si tu as besoin d’un coup de main, je suis disponible. Je peux être dans vos bureaux en dix minutes. Je ne sais pas très bien ce que je peux faire pour aider, mais je peux passer des coups de fil, gérer les courriels ou n’importe quoi d’autre pendant un jour ou deux, jusqu’à ce que les choses se calment.”

Mark Karpelès accepte et Roger Ver se rend donc dans les locaux de Mt. Gox pour leur prêter main forte. Il est accompagné de trois personnes, dont notamment son ami Jesse Powell (futur fondateur de Kraken), qu’il a connu au lycée en jouant aux cartes Magic et qui s’intéresse aussi à Bitcoin. Grâce à leur aide, la situation de Mt. Gox se stabilise dans la journée, mais le mal est fait : 2000 bitcoins ont été volés par les pirates, ainsi que la base de données contenant les pseudonymes et les empreintes des mots de passe des utilisateurs.

Plus tard dans la journée, MyBitcoin, une interface web custodiale permettant d’envoyer et de recevoir des bitcoins, subit les conséquences de cette fuite de données. Les mots de passe sont hachés par MD5, une fonction de hachage qui n’est plus sûre en 2011. Il est donc possible d’accéder aux comptes des utilisateurs qui utilisent les mêmes pseudonymes et mots de passe que sur Mt. Gox. Le 25 juin, Tom Willimas, le président anonyme de MyBitcoin, expliquera que 1 % des utilisateurs présents dans la fuite de données de Mt. Gox ont été touchés et que 4019 bitcoins ont été volés.

Cet incident fait de la très mauvaise publicité pour Bitcoin, notamment à cause du fait que les gens confondent aisément le protocole Bitcoin et les plateformes tierces comme Mt. Gox et MyBitcoin. Dans la nuit du 19 au 20 juin, un journaliste de Forbes écrit ainsi l’une des premières nécrologies de Bitcoin dans un article intitulé “So, That’s the End of Bitcoin Then” :

“Les bitcoins ne sont pas sécurisés, comme le montrent à la fois le vol récent et le problème des mots de passe. Ils ne sont pas liquides, ni ne forment une réserve de valeur comme le montre l’effondrement des prix, et s’ils ne sont rien de tout cela, ils ne seront pas non plus un très bon moyen d’échange, car qui voudrait les accepter ?”

Le lendemain, afin de rassurer leurs clients, Mark Karpelès et Adam Turner passent dans le Bitcoin Show de Bruce Wagner. Le 23 juin, Mark Karpelès déplace 424 242 bitcoins pour prouver la solvabilité de l’entreprise, et la plateforme rouvre le 27.

Néanmoins, cela ne suffit pas à calmer les esprits et le prix descend énormément. Cette baisse est aggravée par deux autres évènements qui se déroulent pendant l’été. Le 26 juillet, la plateforme d’échange polonaise Bitomat est piratée et 17 000 bitcoins sont dérobés. Mark Karpelès, qui souhaite que Mt. Gox ait un pied à terre en Europe, rachètera la plateforme et encaissera au passage la dette des 17 000 bitcoins. Le 29 juillet, on assiste à l’exit scam de MyBitcoin : le fondateur anonyme, Tom Williams, part avec les 154 406 bitcoins présents sur les comptes de ses clients.

De cette façon, au début du mois d’août, un bitcoin ne s’échange plus qu’à 6 $. En novembre de la même année, il touchera un plus bas de 2 dollars par bitcoin, ce qui correspond à une baisse de 93 % par rapport au plus haut de juin.

Prix bitcoin 2011

Cependant, Bitcoin survivra. Et Mt. Gox aussi, du moins jusqu’à sa chute en 2014.

Ainsi, Mt. Gox a joué un rôle de précurseur dans l’histoire des places de marché de bitcoins. Au fil du temps, Mt. Gox s’est imposée comme la plateforme sur laquelle se faisait l’essentiel des échanges, malgré une concurrence naissante. Néanmoins, dès 2011, les divers problèmes rencontrés par l’entreprise laissaient présager le pire pour l’avenir, chose qui n’a pas manqué de se produire plusieurs années plus tard.

Beaucoup d’informations présentes dans cet article proviennent de Digital Gold: Bitcoin and the Inside Story of the Misfits and Millionaires Trying to Reinvent Money, ouvrage sur l’histoire de Bitcoin publié par Nathaniel Popper en 2016, et du livre J’ai vendu mon âme en bitcoins co-écrit par Jake Adelstein et Nathalie Stucky en 2017. La présentation de Kim Nilsson, Cracking Mt. Gox, a été instructive pour contextualiser les différents incidents qui sont survenus en 2011.

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Je suis fasciné par les cryptomonnaies et par l'impact qu'elles pourraient avoir sur nos vies. De formation scientifique, je m'attache à décrire leur fonctionnement technique de la façon la plus fidèle possible.

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