Taxés à 30 %, menacés d’interdiction : les 39 millions d’investisseurs crypto indiens sous pression
Payer 30 % sur un actif que l’État songe à interdire. Voilà le quotidien des investisseurs crypto indiens. Ils sont 39 millions, dûment vérifiés, à détenir environ 2,1 milliards de dollars d’actifs numériques fin mai, selon les estimations du fisc citées par Reuters. Un marché parmi les plus vastes de la planète, soumis à l’une des fiscalités les plus punitives qui soient, et dont la banque centrale voudrait pourtant se débarrasser.
Points clés
- 39 millions d’investisseurs crypto vérifiés en Inde détiennent environ 2,1 milliards de dollars d’actifs numériques
- Les gains sont taxés à 30 % sans compensation des pertes, avec une retenue à la source (TDS) de 1 % sur chaque transaction
- Plus de 90 % des volumes ont migré offshore, soit 6,1 milliards de dollars qui échappent chaque année à l’économie indienne
- La RBI penche désormais vers une interdiction, alors que sa e-roupie (MNBC) peine à convaincre
30 % sur les gains, 1 % sur chaque transaction : la double peine fiscale
Depuis la loi de finances de 2022, l’Inde applique un taux forfaitaire de 30 % sur les plus-values crypto. Pas de barème progressif, pas de distinction entre détention courte ou longue, et surtout aucune compensation possible : un investisseur qui perd sur le bitcoin ne peut pas déduire cette perte de ses gains sur l’ether. Seul le coût d’acquisition échappe à l’assiette.
À cette ponction s’ajoute la TDS (Tax Deducted at Source), une retenue à la source de 1 % prélevée sur chaque transaction au-delà d’un seuil modeste. Conçue comme un outil de traçabilité pour le fisc, elle ampute mécaniquement le capital des traders actifs à chaque ordre passé.
Malgré ce traitement de défaveur, l’adoption tient bon. Et les 39 millions de comptes vérifiés recensés constituent une estimation basse : l’administration fiscale reconnaît elle-même peiner à suivre les avoirs logés sur les plateformes étrangères et les wallets privés.

6,1 milliards de dollars s’évaporent chaque année vers l’offshore
La réaction du marché n’a pas tardé. D’après les travaux de l’Esya Centre, un think tank de New Delhi, plus de 90 % des volumes des investisseurs indiens ont migré vers des plateformes offshore dès la première année du régime fiscal, soit environ 42 milliards de dollars échangés hors du pays entre juillet 2022 et juillet 2023. Le manque à gagner atteint désormais 6,1 milliards de dollars par an, au point que le Parlement a auditionné Binance et les acteurs locaux pour comprendre l’hémorragie.
Côté recettes, le bilan est maigre. Sur l’exercice 2024-2025, les transactions domestiques déclarées, environ 6 milliards de dollars, n’ont rapporté qu’à peu près 61 millions de dollars de TDS. Et pour contourner la ponction, les traders se sont massivement reportés sur les contrats à terme, qui échappent en partie au mécanisme de retenue et concentrent aujourd’hui près de 80 % des volumes domestiques. La taxe censée tout tracer a surtout appris au marché à passer sous les radars.
La RBI veut interdire, pendant que sa e-roupie s’enlise
Début juillet, Reuters a consulté des documents internes du gouvernement : la position de la Reserve Bank of India (RBI) « penche vers la prohibition » pure et simple. Dans le même temps, le document de consultation publique promis depuis deux ans par le ministère des Finances a été enterré pour la cinquième fois au moins. Les 39 millions d’investisseurs naviguent donc à vue, entre un fisc qui encaisse et un régulateur qui menace.
L’ironie se niche ailleurs. La e-roupie, cette MNBC (monnaie numérique de banque centrale) que la RBI présente comme l’alternative légitime aux cryptomonnaies, peine à trouver ses utilisateurs. Bhartruhari Mahtab, président de la commission parlementaire des Finances, a fait état de sa faible adoption lors d’une audition consacrée aux actifs numériques virtuels. L’écosystème, lui, plaide pour une troisième voie, à l’image de Nischal Shetty :
« L’Inde n’a pas besoin d’une interdiction des cryptos, elle a besoin d’une politique crypto. »
Nischal Shetty, co-fondateur de WazirX et Shardeum
L’équation est posée depuis 2022 : chaque tour de vis fiscal a déplacé les volumes hors des frontières, jamais les investisseurs hors du marché. Une interdiction priverait le fisc des recettes qu’il perçoit encore et pousserait les 2,1 milliards de dollars restants vers les mêmes circuits offshore que New Delhi dit vouloir combattre.