Le débat Démocratie-Blockchain

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Ce sixième article de ma chronique “Philosophie & Blockchain”, une chronique dont l’objectif est d’analyser la blockchain à travers le prisme des classiques de la philosophie, inaugure une nouvelle série sur la Démocratie & la Blockchain. Durant les derniers mois de l’année 2018, plusieurs événements ont amené la question d’un possible lien entre la démocratie et la Blockchain sur le devant de la scène. En guise d’introduction de cette série, je propose donc de revenir sur ces événements récents.

Démocratie & Blockchain. Deux concepts qui n’ont à priori rien à voir, et pourtant… Le 5 novembre 2018, le New York Times publie une tribune intitulée “Il est temps de voter en ligne”[1]. D’après son auteur, Don Tapscott – également co-auteur du livre Blockchain Revolution en 2016“Grâce à la technologie de la blockchain, le vote en ligne pourrait accroître la participation des électeurs et aider à rétablir la confiance du public dans le processus électoral et la démocratie”[2]

Levée de boucliers sur Twitter. Plusieurs spécialistes, et parmi eux Arvind Narayanan, professeur agrégé de (l’excellent) cours de Princeton sur la Blockchain expriment sans détour leurs désaccords :

“Le New York Times a publié une tribune extraordinairement irresponsable appelant à utiliser la Blockchain pour voter, les experts en sécurité électorale ont répondu avec un facepalm ‘géant’”.

Les autres réactions ne sont guère plus réjouissantes :

“Nous sommes loin d’avoir la technologie nécessaire pour sécuriser le vote en ligne, avec ou sans Blockchain. Les rédacteurs en chef du Times le sauraient s’ils avaient consulté n’importe quel expert en sécurité électorale avant de publier cet article”[3]

Tout est dit. Vous pouvez donc fermer cet onglet et retourner vaquer à vos occupations – à savoir, actualiser frénétiquement coinmarketcap dans l’espoir d’une explosion soudaine du prix du Bitcoin grâce à la Russie. Sauf que non. Le sujet est bien plus intéressant, complexe et vaste qu’on ne le suppose au premier abord.

Je dois l’admettre, ce sujet m’est particulièrement cher. En vérité, ce sont bien mes recherches sur la démocratie qui m’ont amené à me pencher plus sérieusement sur la Blockchain en 2014. Interloqué par l’immobilisme institutionnel des démocraties contemporaines, je m’interrogeais sur le fait qu’Internet n’ait pas transformé en profondeur nos institutions politiques. Pour se convaincre de cet immobilisme, il suffit de lire ce texte écrit par Alexis de Tocqueville en 1830 :

“A l’approche de l’élection, le chef du pouvoir exécutif [le président] ne songe qu’à la lutte qui se prépare ; il n’a plus d’avenir ; il ne peut rien entreprendre, et ne poursuit qu’avec mollesse ce qu’un autre peut-être va achever. […] Longtemps avant que le moment n’arrive, l’élection devient la plus grande, et pour ainsi dire l’unique affaire qui préoccupe les esprits. […] De son côté, le président est absorbé par le soin de se défendre. Il ne gouverne plus dans l’intérêt de l’État, mais dans celui de sa réélection ; il se prosterne devant la majorité, et souvent, au lieu de résister à ses passions, comme son devoir l’y oblige, il court au-devant de ses caprices. A mesure que l’élection approche, les intrigues deviennent plus actives, l’agitation plus vive et plus répandue. Les citoyens se divisent en plusieurs camps, dont chacun prend le nom de son candidat. La nation entière tombe dans un état fébrile ; l’élection est alors le texte journalier des papiers publics, le sujet des conversations particulières, l’objet de toutes les démarches, l’objet de toutes les pensées, le seul intérêt du présent. Aussitôt, il est vrai, que la fortune a prononcé, cette ardeur se dissipe, tout se calme, et le fleuve, un moment débordé, rentre paisiblement dans son lit. Mais ne doit-on pas s’étonner que l’orage ait pu naître ?”.[4]

Près de deux siècles plus tard, ce texte semble toujours d’une actualité confondante.

Ce constat selon lequel Internet a révolutionné de nombreux aspects de nos vies hormis le monde politique, des chercheurs l’ont fait également. Ainsi, Araba Sey et Manuel Castells montrent dans From media politics to networked politics qu’il n’y a eu que :

“peu de changement véritable dans la structure et le processus des politiques formelles. Les attentes en faveur de davantage de délibérations, davantage d’interactions entre les citoyens et les politiques n’ont pas été satisfaites car Internet a été majoritairement utilisé pour faciliter une communication à sens unique des politiciens vers le public”[5]

Face à cet immobilisme, ma thèse était alors qu’outre son potentiel révolutionnaire, il manquait principalement à Internet la sécurité (ainsi qu’une volonté politique). Déjà, la Blockchain me paraissait capable de résoudre ce problème et c’était bien là l’objet de mon mémoire L’antiprince, comment réinventer la démocratie à l’heure d’Internet ? présenté à Sciences Po Lyon en 2015.

Dès lors, où se situe mon désaccord avec les points de vue sus-cités ? Paradoxalement, nulle part. Ces propos sont tout à la fois justes et symptomatiques d’un cruel manque d’interdisciplinarité. Trop souvent, les spécialistes en Informatique ont une connaissance et une vision limitées de ce qu’est la démocratie, tandis que les spécialistes de la démocratie sont parfois mal à l’aise avec les nouvelles technologies – bien entendu, il existe de nombreuses exceptions, ne versons pas dans l’absolutisme.

Tous partent d’un même postulat, à savoir considérer nos régimes représentatifs de prime abord comme la quintessence de la démocratie, et donc ne considérer le potentiel de la Blockchain qu’à l’intérieur de ce cadre. Lorsqu’il s’agit d’élections ‘traditionnelles’, la Blockchain ne présente que peu d’avantages et beaucoup d’inconvénients. En conséquence, les systèmes utilisés ne sont que des parodies de Blockchain. C’est le cas de Voatz, l’application utilisée par les militaires lors des midterms en Virginie-Occidentale, et qui constitue l’un des déclencheurs du débat démocratie et Blockchain[6]. C’est qu’en terme d’élections, la Blockchain s’accommode très mal des exigences institutionnelles ; en s’y conformant, elle perd souvent tout intérêt et ce qui faisait sa force [voir Montesquieu de l’esprit de la Blockchain]. En effet, pour satisfaire les exigences institutionnelles (citoyenneté de l’individu, lieu de résidence, majorité, etc..), il est nécessaire de mettre en place un goulot d’étranglement centralisé capable de vérifier la légitimité des individus en question[*]. Mais dès lors, il ne s’agit que d’un déplacement du problème de la sécurité et non d’une véritable innovation.

De plus, tous entretiennent une ancienne confusion entre élection et démocratie. Ne leur jetons pas la pierre, cette confusion existe non seulement chez ceux qui critiquent la Blockchain en tant qu’instrument de vote, mais également chez ceux qui la défendent. Ainsi, les tweets ci-dessus parlent bien tous deux d’ “election security experts”, et il en est de même des articles et des conférences qu’ils retweetent[7].

On retrouve également cette confusion chez Don Tapscott :

“Le vote en ligne n’est pas une solution miracle. Cela ne contrecarrerait pas les campagnes de désinformation politique qui reposent sur de faux tweets ou de fausses pages Facebook, et ce ne serait pas une solution aux problèmes posés par le gerrymandering [Découpage opportuniste de circonscription électorale[**]]. Toutefois, si le vote en ligne était correctement effectué, il pourrait accroître la participation des électeurs, éviter les erreurs administratives dans les bureaux de vote et aider à rétablir la confiance du public dans le processus électoral et la démocratie.”[8]

En somme, le désaveu auquel la démocratie est aujourd’hui confrontée serait davantage dû à des dysfonctionnements du processus électoral qu’à la nature même de nos régimes représentatifs. Comme si il allait de soi que démocratie et élection étaient synonymes, deux facettes d’un même Bitcoin.

Le mot démocratie fait partie de ces mots dont nous avons oublié le sens réel depuis si longtemps que les plus profonds contresens à son sujet semblent être devenus des vérités. Ce contresens est si ancré que même de vénérables institutions telles que les National Academies of Sciences, Engineering & Medecine américaines en viennent à expliquer dans leur rapport sur l’avenir du vote que : “Le peuple américain doit avoir confiance dans le fait que ses dirigeants placent les intérêts plus larges de la démocratie avant tout” sans même s’émouvoir de l’utilisation du terme confiance[9]. Or, la confiance débute là où le pouvoir s’arrête. N’est-ce pas là l’aveu même que nos régimes sont bien éloignés de la démocratie, ce régime où, par définition, le peuple dispose du pouvoir ? [Voir Machiavel, le Prince de la Blockchain]

Un nouveau chapitre s’ouvre avec cette nouvelle série. Dans un premier temps, je m’attarderai à clarifier, à l’aide de l’histoire et de la philosophie, ce qu’est réellement la démocratie. Je reviendrai, assez logiquement, sur le cas de la démocratie représentative, véritable oxymore, un régime expressément conçu en opposition à la démocratie et qui subitement, se mue en démocratie sans évolution notable de ses fondements institutionnels au terme de nouvelles et innovantes stratégies électorales durant le XIXème siècle. Je tâcherai ensuite d’expliquer le lien fondamental et historique qui existe entre démocratie & technologie. Enfin, je montrerai pourquoi la Blockchain peut réussir là où Internet a échoué ainsi que les deux grands écueils à éviter pour qu’un tel projet puisse réussir.

Pour conclure cette introduction, je vais tenter d’en résumer le contenu à l’aide d’une métaphore. Enterrer l’idée d’une possible symbiose entre Blockchain et Démocratie au prétexte qu’elle ne peut se faire dans le cadre et sous le contrôle des institutions traditionnelles, ce serait comme enterrer l’idée du Bitcoin au prétexte qu’il ne serait pas conforme au principe des banques centrales. Ce serait faire un contresens sur ce qu’était l’objectif du Bitcoin, à savoir : proposer une meilleure alternative à un système qu’il jugeait dépassé[***].

Crédit photo @Tarubi

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lmatif
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lmatif

Je pense que vous n’avez pas bien compris ce qu’est une élection ou une votation.
La principale qualité d’un vote démocratique est la transparence, PAS la sécurité : Les électeurs doivent pourvoir s’assurer qu’aucune fraude massive ne change l’issue du vote.
La blockchain est exactement l’outil qui ne convient pas pour le vote : ce n’est pas transparent. Et les expressions de vote peuvent être transformées avant chiffrage (sur le poste de l’électeur).
De plus, avec une blockchain, les votes sont conservés : les progrès de cryptanalyse pourraient mener à dévoiler les votes des années plus tard. Le secret du vote est donc menacé ce qui peut amener les électeurs à ne pas voter librement.
Vous devriez consulter l’Observatoire du vote (facile à trouver sur internet)

fab
Invité
fab

Vous faites une contradiction en disant que la blockchain n’est pas transparente et le fait qu’on pourra dévoiler les votes des années plus tard. De ce que je connais de la blockchain c’est une technologie qui peut justement être très transparente et à la pointe de la sécurité.