USDT, le dollar de secours de 4 économies à bout de souffle
Le dollar sans banque. Dans quatre pays où la monnaie nationale s’érode plus vite qu’elle ne circule, le stablecoin de Tether s’est glissé dans les paiements du quotidien, les règlements d’import-export et l’épargne des ménages. Paolo Ardoino, patron de l’émetteur, en a fait le thème d’une publication sur X : des économies entières dépendraient désormais de l’USDT.
Aucun jeu de données public ne permet de mesurer la dépendance d’un pays entier à un stablecoin, et l’affirmation émane de la partie intéressée. Les classements de Chainalysis, les publications des banques centrales et les volumes des plateformes d’échange dessinent malgré tout une tendance difficile à contester.
Points clés
- Paolo Ardoino cite le Venezuela, l’Argentine, la Bolivie et la Turquie comme économies fortement dépendantes de l’USDT
- La Banque centrale de Bolivie publie son propre taux de référence USDT, calculé sur les transactions pair-à-pair de Binance
- Chainalysis mesure près de 1 500 milliards de dollars de flux crypto en Amérique latine entre juillet 2022 et juin 2025
- L’offre d’USDT a atteint un record de 188 milliards de dollars en avril, pour plus de 570 millions d’utilisateurs revendiqués
Venezuela, Argentine, Turquie : l’inflation comme moteur d’adoption
« Les économies de plusieurs pays en développement dépendent fortement de l’USDT, aussi bien pour le commerce intérieur que pour le commerce extérieur.»
Paolo Ardoino, PDG de Tether
Le dirigeant cite le Venezuela, l’Argentine, la Bolivie et la Turquie, quatre pays où se conjuguent inflation persistante, dépréciation monétaire, accès restreint aux dollars physiques et contrôles bancaires. L‘USDT y joue le rôle d’un billet vert de poche, transférable à toute heure entre portefeuilles compatibles, sans compte bancaire américain.
En Turquie, l’inflation des prix à la consommation est retombée de 49,4 % en septembre 2024 à 30,9 % en décembre 2025, selon la dernière revue du Fonds monétaire international, qui table sur 23 % fin 2026. La désinflation est réelle, mais l’épargnant turc voit toujours sa monnaie perdre près d’un quart de sa valeur chaque année. En Argentine, le FMI a relevé une inflation mensuelle de 3,4 % en mars, après une nouvelle glissade du peso et un recul de la demande de monnaie locale.
Dans l’indice mondial d’adoption 2025 de Chainalysis, la Turquie occupe la 14e place, le Venezuela la 18e et l’Argentine la 20e. Rapporté à la population, le Venezuela remonte au 9e rang mondial. Ankara de son côté a pris la mesure du phénomène : les transferts de stablecoins depuis les plateformes turques sont plafonnés à 3 000 dollars par jour et 50 000 dollars par mois, sauf justification de l’origine des fonds.
La Bolivie publie son propre cours de l’USDT
Le signal le plus officiel vient de La Paz. La Banque centrale de Bolivie diffuse sur son site un taux de référence pour l’USDT, calculé à partir des transactions pair-à-pair pondérées observées sur Binance. Ce cours s’échange avec une prime par rapport au taux officiel du dollar, l’écart chiffrant en temps réel la pénurie de devises dans le pays.
Le rapport de stabilité financière de janvier de l’institution liste les mêmes maux : restrictions sur les devises étrangères, inflation en hausse, réserves internationales au plancher.
Le virage reste toutefois récent. Jusqu’en juin 2024, les cryptomonnaies étaient purement et simplement interdites en Bolivie. Depuis la levée de l’interdiction, plusieurs banques locales proposent des services adossés à l’USDT, des entreprises règlent leurs importations en stablecoins et la compagnie pétrolière publique YPFB a annoncé recourir aux actifs numériques pour financer ses achats de carburant. Le pays s’oriente vers une reconnaissance de l’USDT au sein de son système national de paiement, sans aller jusqu’au cours légal : aucun texte n’assimile pour l’instant le stablecoin à une monnaie ayant pouvoir libératoire.
1 500 milliards de dollars de flux et une créance qui n’est pas un dépôt
Chainalysis a mesuré près de 1 500 milliards de dollars de flux crypto en Amérique latine entre juillet 2022 et juin 2025. L’Argentine en concentre environ 93,9 milliards, le Venezuela 44,6 milliards et la Bolivie 14,8 milliards. Ces montants agrègent tous les actifs suivis, USDT compris, et non le seul jeton de Tether.
Le canal reste très classique : 64 % de l’activité régionale transite par des plateformes centralisées, loin devant les protocoles décentralisés. Chez Bitso, présent dans plusieurs pays de la région, les stablecoins adossés au dollar ont représenté 40 % des achats des utilisateurs en 2025, contre 18 % pour le bitcoin.
Tether revendique plus de 570 millions d’utilisateurs au premier trimestre 2026. Le chiffre vient de l’entreprise et non d’un audit : une même personne peut contrôler plusieurs adresses. Plus tangible, l’offre d’USDT en circulation a atteint un record de 188 milliards de dollars en avril, confortant sa domination sur le marché des stablecoins dollar.
Cependant, une nuance s’impose. L’USDT n’est pas un dépôt bancaire, mais une créance sur les réserves de l’émetteur, sans garantie des dépôts ni prêteur en dernier ressort. S’y ajoutent les risques de plateforme, de portefeuille et de réglementation. En Europe, l’application de MiCA a conduit les principales plateformes à retirer l’USDT à leurs clients de l’Espace économique européen. Pendant que Bruxelles referme la porte, Tether place l’essentiel de ses réserves en bons du Trésor américain et revendique une place dans le top 20 mondial des détenteurs de dette souveraine des États-Unis. Chaque dollar numérique acheté à Caracas, Buenos Aires ou La Paz finance, au bout de la chaîne, le déficit de Washington.