Binance DEX : un exchange… décentralisé ?

Suite à la sortie récente du Binance DEX – decentralized exchange, nous avons cherché à en savoir plus sur le fonctionnement de la Binance Chain et sur la plateforme d’échange décentralisée.

Retour sur la Binance Chain

La Binance Chain est une blockchain développée par la plateforme d’échange de cryptomonnaies Binance. Le token utilisé dans cet écosystème est le Binance Coin (BNB), qui pour le moment, est encore un token ERC-20 vivant sur la blockchain Ethereum, mais qui, au moment de la sortie du MainNet, sera échangé contre des BNB natifs à la Binance Chain.

Dans la documentation GitHub du projet, cette blockchain est présentée de la manière suivante :

« L’objectif de la nouvelle blockchain et du DEX est de créer un marché alternatif pour l’émission et l’échange de tokens de manière décentralisée. »

Les fonctionnalités principales y sont également détaillées :

  • Envoyer et recevoir des BNB
  • Émettre de nouveaux jetons numériques et utiliser Binance Chain comme réseau d’échange/transfert sous-jacent pour les actifs.
  • Envoyer, recevoir, burn/mint et geler/dégeler des jetons
  • Proposer de créer des paires de tradings entre deux jetons différents
  • Envoyer des ordres d’achat ou de vente d’actifs par l’intermédiaire de paires de négociations créées sur la chaîne.
  • Surveillez le marché DEX pour confirmer le prix et l’activité sur le marché de certains actifs.

La décentralisation semble être le point central de ce projet, ce qui personnellement m’interroge aux vues des résultats financiers qu’a réalisé Binance avec son échange centralisé.

Beaucoup de promesses qui sont faites, et il serait juste de penser que Binance a l’ambition et les moyens de les mettre en œuvrent. Néanmoins, la mise en place d’un tel réseau pose de nombreux problèmes techniques.

Comme nous l’avions mis en évidence dans un précédent article sur les DEX, la limitation en termes de transaction par seconde est le principal désavantage de ces plateformes face aux modèles centralisés. Celles-ci limitent le nombre d’échanges réalisable par seconde et ainsi le nombre d’utilisateurs.

Afin de pallier à ce problème, la Binance Chain est basée sur des versions customs de Tendermint et Cosmos qui selon les dires de son CEO permettraient d’atteindre plusieurs milliers de transactions par seconde et de pouvoir ainsi absorber la même utilisation que leur échange centralisé.

 

Tendermint

Tendermint est un algorithme de consensus développé depuis 2014 par Jae Kwon. Pour rappel, un algorithme de consensus est la manière dont les nœuds d’un réseau décentralisé arrivent à s’accorder sur l’état courant du système, dans notre cas sur une version unique de la blockchain.

Dans l’univers des blockchains nous sommes amenés à rencontrer deux types de consensus : les consensus de Practical Bizantine Fault Tolerance et les Nakamoko Consensus comme le Proof-of-work. Tendermint est de la première famille et diffère en de nombreux points du Proof of Work.

Contrairement au Proof of Work de Bitcoin où l’on considère qu’une transaction est finalisée après 6 blocs, une transaction Tendermint est finale après que les ⅔ des validateurs l’ait signée, rendant chaque transaction finale dès le moment où elle est inscrite dans le bloc. Également, là où Bitcoin a un bloctime de 10 minutes, Tendermint ne fixe aucun délai dans la création de blocs ainsi la chaîne avance au rythme du réseau.

Tendermint est en résumé la partie logiciel qui s’occupe d’interconnecter les nœuds du réseau, gérer les règles de consensus, de l’écriture de la blockchain, etc. En d’autres termes, Tendermint permet le déploiement de solutions blockchain où il ne reste qu’à programmer l’économie de notre token.

Cosmos

Quant à lui, Cosmos a été développé après Tendermint à travers le Cosmos SDK, un kit de développement logiciel permettant aux développeurs de construire rapidement et simplement des blockchains à l’aide de l’algorithme de consensus Tendermint et de l’associer à un mécanisme de Proof of Stake.

Il y a ensuite eu le réseau Cosmos, qui permet à chaque blockchain de l’écosystème d’être interopérables en utilisant le protocole : Cosmos Inter-Blockchain Communication (IBC).

Cette interopérabilité est facilitée par l’utilisation du pBFT comme algorithme de consensus. Aucune des blockchains n’étant en mesure de revenir en arrière sur ses blocs, un échange d’une chaîne à l’autre ne pourra jamais être invalide sur une chaîne, mais valide sur l’autre.

Comos est en définitive un réseau qui interconnecte l’ensemble des blockchains créé grâce au Cosmos SDK. L’ensemble de ces blockchains utilisant du Proof of Stake où ses dérivés – delegate proof of stake par exemple.  

On sait que la Binance Chain est un DPOS/pBFT basée sur Cosmos assurant une connexion aisée aux autres blockchains de l’environnement Cosmos. Cela nous permet de commencer à poser une première question quant à la décentralisation de l’infrastructure : combien de nœuds suffisent à la décentralisation ?

Décentralisation du processus de validation

Pour l’infrastructure du TestNet fraîchement déployé, Binance a décidé d’utiliser 11 nœuds validateurs, prévoyant de tenter plusieurs combinaisons afin d’optimiser au maximum les performances.

Afin de mettre ce chiffre en perspectives, rappelons que Steem ainsi qu’EOS ont 21 nœuds validateurs, Ark en a 51 et Lisk 101.

Comparé à ces autres modèles, 11 nœuds validateurs représentent un chiffre relativement bas, surtout lorsque l’on sait que Cosmos scaler jusqu’à 100 validateurs. Certes un nombre réduit de nœuds permet une augmentation significative du nombre de transactions par seconde que peut accepter le réseau, cependant cela baisse la décentralisation du système de validation des blocs et de gouvernance.

Nous ne savons pas pour le moment si un collatéral sera nécessaire à ces nœuds, ou les besoins matériels qu’ils vont nécessiter. Cependant, CzCEO de Binance – a répondu dans un Q&A avec la communauté qu’il ne jugeait pas nécessaire d’avoir plus de 11 nœuds.

Cette zone d’ombre, bien que normale dans une phase alpha de test, reste tout de même préoccupante quant au caractère décentralisé de cette blockchain.

Décentralisation de la gestion des actifs

Pour le moment, la Binance Chain ne permet que d’utiliser et de transférer des BNB. À la lecture de cette annonce, je n’avais qu’une seule question en tête : comment seront gérés les autres jetons sur la plateforme d’échange décentralisé ?

En effet, comment peut-on échanger des BNB contre des BTC sur un échange décentralisé, si les BTC ne sont pas supportés sur la blockchain hébergeant l’échange ? À ce problème il existe deux solutions.

D’un côté nous avons les atomic swap permettant à deux blockchains compatibles d’utiliser des time lock smart contract afin d’échanger des tokens de blockchain différente de manière totalement décentralisée et sécurisée – comme il est possible de faire entre Bitcoin et Litecoin.

De l’autre côté, nous avons les Pegged tokens. Dans ce cas, un service tiers s’occupe d’émettre des jetons enrobés – wrapped tokens – qui représenteront l’actif de base sur une blockchain qui ne le supporte pas. Dans le cas de la Binance Chain, le BTC.B est un jeton représentant le Bitcoin, mais qui peut évoluer sur la blockchain de Binance.

D’après la documentation fournie par Binance les deux solutions seront implémentées sur le MainNet, l’atomic swap étant plus lent, mais totalement décentralisé et l’émission des jetons enrobés plus rapide seront réalisés par binance.com.

C’est ce dernier point qui a le plus piqué ma curiosité. Il y a fort à parier que la deuxième solution soit plus largement utilisée et développée par Binance, car plus avantageuse. En effet, cela veut dire que lorsqu’un utilisateur souhaitera déposé des Bitcoins sur le DEX il devra les envoyer à binance.com qui, en échange, émettra une quantité similaire de BTC.B sur leur blockchain, permettant ainsi de trader tout type de tokens.

Dans un sens, Binance pourra émettre des jetons dont la valeur ne dépend que de la confiance qu’ont les gens dans la Binance Chain contre des BTC / ETH qu’ils détiendront en garde tout le temps que vous êtes dans l’écosystème de la Binance Chain.

Réelle décentralisation ou marketing ?

Aux vues de l’infrastructure du réseau et à la possible gestion des actifs sur l’échange décentralisé, nous sommes en droit de nous demander si l’utilisation du terme « décentralisé » relève d’une réelle décentralisation ou de l’utilisation d’un buzzword à des fins commerciales.

Pour le moment, cet échange décentralisé n’a de décentralisé que la non-possession des clés privées des utilisateurs. Mais du point de vue du réseau de validateurs ou de la gestion des actifs, le terme décentralisé semble un peu excessif.

J’ai trouvé l’intervention d’un internaute sur reddit très pertinente à ce sujet :

« Il [Cz] le hype comme un dex, alors qu’il s’agit simplement d’un échange basé sur une blockchain centralisée où vous échangerez des actifs tokenisés. Avoir les clés privées n’est pas vraiment impressionnant quand les clés privées ne déverrouillent que les actifs tokenisés sur une blockchain privée. »

En effet, le fait d’être en possession des clés privées n’est qu’une maigre victoire, car il faudra de toute manière passer par le service centralisé de Binance pour échange les actifs tokenisés – comme le BTC.B – contre leurs équivalents non tokenisés – dans ce cas le BTC.

Le seul objectif que je vois à travers ce projet, c’est la volonté de Binance de créer une blockchain permettant d’émettre facilement d’autres tokens, de la même manière que des ERC-20 sont émis sur Ethereum. Pour ensuite permettre à ces tokens d’être facilement échangeable sur le Binance DEX.

En attendant donc une meilleure perspective, vous pouvez vous tourner vers l’exchange centralisé qui fonctionne pour le mieux. Pour une revue plus complète, nous avons donné notre avis sur Binance dans un article précédent.

Renaud H.

Ingénieur en software et en systèmes distribués de formation, passionné de cryptos depuis 2013. Touche à tout, entre mining et développement, je cherche toujours à en apprendre plus sur l’univers des cryptomonnaies et à partager le fruit de mes recherches à travers mes articles.