Montesquieu-Blockchain

Montesquieu, De l’esprit de la Blockchain

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Dans ce deuxième article de ma chronique “Philosophie & Blockchain”, une série dont l’objectif est d’analyser la blockchain à travers le prisme des classiques de la philosophie, je vais m’attarder sur l’essence de la blockchain. Pour retrouver l’article du mois dernier, “Machiavel, Le Prince de la Blockchain”, cliquez-ici.

En 1748, Montesquieu publie après près de vingt ans de labeur De l’Esprit des lois [a]. Il s’agit d’un ouvrage majeur, qui lui vaudra à l’époque d’être qualifié de « Newton du monde moral et intellectuel » [b]. Dans cette œuvre, Montesquieu cherche à définir et expliquer l’essence des lois. Je vais tenter ici d’imiter sa démarche et m’atteler à la périlleuse tâche de définir l’essence de la blockchain.

L’esprit de la blockchain ; une technologie de stockage d’information ouverte, transnationale, immuable, neutre et sécurisée

Définir l’essence de la blockchain est difficile pour plusieurs raisons. D’une part, il s’agit d’une technologie complexe et récente, qui n’a pas encore su s’imposer auprès du grand public. A l’image des débuts d’Internet, il est ardu d’envisager ce que la blockchain peut devenir. D’autre part, et parce que la blockchain semble promise à un brillant avenir, de nombreuses start-ups n’hésitent pas à se réclamer de cette technologie, souvent sans que la blockchain ne soit nécessaire à la réalisation de leur projet. D’une révolution, la blockchain est devenue un « buzzword » ; les entreprises cherchent à capitaliser sur la popularité de ce mot. En conséquence, la nature de cette technologie peut sembler nébuleuse.

Même si elle comporte une part de vérité, la définition suivante est insuffisante : « Une blockchain, c’est une cryptomonnaie qui apparaît sur le site Coinmarketcap » [ertho_popover_note placement="top" number="1"]Coinmarketcap%20est%20un%20site%20web%20qui%20regroupe%20les%20prix%20de%20nombreuses%20cryptomonnaies.%20Le%20site%20est%20tr%C3%A8s%20populaire%20%3B%20en%20ao%C3%BBt%202017%2C%20il%20%C3%A9tait%20l%E2%80%99un%20des%20600%20sites%20les%20plus%20populaires%20sur%20internet%2C%20devant%20des%20sites%20importants%20tel%20que%20le%20Wall%20Street%20Journal.%20Voir%20%3A%20https%3A%2F%2Fnulltx.com%2Fcoinmarketcap-is-now-more-popular-than-wsj-com-according-to-alexa%2F[/ertho_popover_note]. Il est vrai que le simple fait d’apparaître sur le site Coinmarketcap justifie aux yeux du grand public l’appellation de blockchain. Mais il s’agit d’un discours performatif erroné [ertho_popover_note placement="top" number="2"]Un discours performatif est un discours qui permet de réaliser ce qu’il énonce. L’exemple le plus connu étant celui d’un juge déclarant un accusé « Coupable ! ». Cette simple déclaration condamne de fait l’accusé, il s’agit donc d’un discours performatif.[/ertho_popover_note]. En effet, comme l’explique Andreas Antonopoulos (célèbre avocat du Bitcoin et auteur du livre « Mastering Bitcoin », livre souvent reconnu comme le meilleur ouvrage technique sur le Bitcoin), de nombreuses cryptomonnaies ne sont en réalité qu’une forme évoluée de bases de données avec signatures. Si chaque cryptomonnaie suit ses propres « lois », elles ne possèdent pas toutes les caractéristiques à l’origine du Bitcoin et qui constituent l’essence de la blockchain, à savoir son aspect décentralisé, sans frontière, immuable, neutre, ouvert et sécurisé [ertho_popover_note placement="top" number="3"]A propos de la sécurité, Andreas Antonopoulos – encore lui ! – fera ce commentaire très lucide lorsqu’il explique que le développement des cryptomonnaies a grandement développé les compétences du public en terme de sécurité informatique : « Rien n’apprend à quelqu’un la sécurité [informatique] aussi rapidement que d’avoir des Bitcoins sur une machine Windows. » cf [c].[/ertho_popover_note].

Antonopoulos-Mastering-Bitcoin

Certes, d’un point de vue linguistique, une blockchain est simplement une chaîne de blocs. Mais, seule, cette chaîne de blocs est sans intérêt et ne présente rien de nouveau ni de révolutionnaire. Dans son excellente conférence intitulé “Blockchain vs Bullshit : Thoughts on the Future of Money” – conférence que l’on recommande à tous les anglophones intéressés par le sujet – Andreas Antonopoulos donne un moyen assez simple pour distinguer les projets qui nécessitent véritablement une blockchain : « Si l’on peut remplacer le mot blockchain par database dans un projet sans en modifier le sens, alors c’est « bullshit » (une connerie) ! » [c]. C’est l’une des raisons pour lesquelles toutes les « blockchains privées » (oxymore), malgré le fait qu’elles stockent les informations sous forme de chaînes de blocs hashées [ertho_popover_note placement="top" number="4"]Une fonction de hachage est « une fonction qui va calculer une empreinte (ou signature) unique à partir des données fournies », voir : https://www.culture-informatique.net/cest-quoi-hachage/[/ertho_popover_note], ne méritent pas dans leur essence réellement le terme de blockchains [ertho_popover_note placement="top" number="5"]Cette affirmation peut sembler controversée. Pourtant, il est indéniable que la réussite du Bitcoin et par là-même du concept de Blockchain est imputable à la conjonction de ces caractéristiques qui forme donc l’essence même de la Blockchain.[/ertho_popover_note]. Ne serait-ce que parce qu’en étant centralisées, elles font nécessairement un compromis en terme de sécurité.

Décentralisée, sans frontière, immuable, neutre, ouverte et sécurisée. C’est uniquement à partir de ces caractéristiques que l’on peut non seulement comprendre, mais également envisager le futur de la blockchain. Car cette technologie n’en est qu’à ses premiers balbutiements : « Durant les quinze premières années d’Internet, il n’y avait que les emails. Les cryptomonnaies sont les emails de la blockchain. Ce sont elles qui permettront d’atteindre une densité d’adoption suffisante » [c]. La première génération de blockchain (Bitcoin, Litecoin, etc…) ne constituait effectivement « que » des cryptomonnaies [ertho_popover_note placement="top" number="6"]Il s’agit véritablement d’une révolution dans l’histoire de l’émission monétaire, loin de moi l’idée de diminuer cet accomplissement.[/ertho_popover_note]. La deuxième génération (Ethereum…) a permis l’apparition et le développement des smart-contracts (contrats intelligents). Pour les générations suivantes, l’univers des possibles semble illimité, tant qu’il s’inscrit dans les caractéristiques sus-citées.

CC-BY-3.0
Source : Wikipedia, CC-BY-3.0

Maintenant que l’on connaît les caractéristiques de cette technologie, nous pouvons
revenir à Montesquieu. En effet, dans De l’esprit des lois il fait plus que simplement
donner une méthode [7]. L’influence de son ouvrage est telle que d’après Céline Spector, professeur de philosophie à l’université Paris-Sorbonne, « il a été véritablement le législateur de l’Europe » . Dès lors, puisque De l’esprit des lois constitue une des bases sur lesquelles se sont construits les régimes contemporains, comprendre les caractéristiques de cette technologie et les comparer avec De l’Esprit des lois, c’est déjà avoir un aperçu des liens et tensions à venir si la blockchain venait à jouer un rôle plus important dans nos sociétés.

Montesquieu, de la puissance de l’économie et de la taille des Etats

Tout d’abord, il convient de ne pas simplifier la pensée de Montesquieu qui est avant tout le
penseur de la modération. De l’esprit des lois, ce n’est pas moins de 31 livres (de tailles inégales). Je ne peux donc que gratter la surface de sa pensée. Toujours est-il que la blockchain représente en un certain sens l’aboutissement de certaines dynamiques déjà observées par Montesquieu. De fait, Montesquieu annonce la fin de la primauté de la puissance territoriale au profit d’une nouvelle forme de puissance, la puissance économique [e]. Le Bitcoin constitue la phase finale de cette évolution ; il n’est lié à aucun territoire, et c’est paradoxalement l’instrument de sa puissance.

Montesquieu est également l’un des premiers penseurs à s’attarder sur le pouvoir des incitations. Il pense qu’il est possible de gouverner les hommes davantage par le désir que par la crainte. D’après lui : « En général, les peuples sont très attachés à leurs coutumes ; les leur ôter violemment, c’est les rendre malheureux : il ne faut donc pas les changer, mais les engager à les changer eux-mêmes. Toute peine qui ne dérive pas de la nécessité est tyrannique » [f]. Une nouvelle fois, la blockchain constitue l’aboutissement de cette dynamique. Voilà là une technologie qui concurrence l’Etat dans l’une de ses prérogatives (la monnaie), et ce, uniquement grâce à un subtil mécanisme incitant chacun des acteurs à poursuivre son propre intérêt. Ce faisant, il participe au développement de cette technologie. Il s’agit même d’une contrainte de base de la blockchain, le seul moyen de s’assurer qu’elle soit simultanément décentralisée et sécurisée.

Cette décentralisation se trouve en accord avec ce qui constitue probablement la maxime la plus connue de De l’esprit des lois : « c’est une expérience éternelle, que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser […] Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir » [g]. Décentraliser, c’est nécessairement s’opposer à une trop forte concentration des pouvoirs.[ertho_popover_note placement="top" number="7"]Montesquieu est parfois considéré comme l’un des pères de la sociologie.[/ertho_popover_note]

Toutefois, la caractéristique transnationale de la blockchain pourrait limiter le champ des possibles quant à la nature des gouvernements qui pourraient en découler. Comme pour la plupart de ses contemporains, pour Montesquieu, « la propriété distinctive de la république est d’avoir un petit territoire, celle de la monarchie d’être d’une grandeur médiocre ; ce qui distingue ces régimes modérés d’un « grand empire », nécessairement despotique » [ertho_popover_note placement="top" number="8"]Précisons tout de même que Montesquieu n’était pas pour autant un fervent démocrate. Il faut selon lui corriger la démocratie en introduisant des procédures aristocratiques. A bien des égards, les régimes représentatifs contemporains correspondent bien à cette ambivalence démocratie/aristocratie.[/ertho_popover_note][h]. Certes, Montesquieu reconnaît une sorte de dénominateur commun à l’humanité, puisque « le coeur est citoyen de tous les pays » [i], mais ce n’est pas pour autant que les mêmes lois doivent s’appliquer à tous.

D’où la question suivante : est-ce que la nature transnationale de la blockchain n’empêche pas la mise en place du « gouvernement le plus conforme à la nature », c’est-à-dire « celui dont la disposition particulière se rapporte mieux à la disposition du peuple pour lequel il est établi » [j]. En effet, pour Montesquieu, chaque peuple doit avoir ses propres lois : « [Les lois politiques et civiles] doivent être tellement propres au peuple pour lequel elles sont faites, que c’est un très grand hasard si celles d’une nation peuvent convenir à une autre » [k]. Or, sur la blockchain, le même code s’applique à tous. Réussir à concilier le local et le transnational, c’est bien là l’enjeu principal qu’il faut résoudre pour qu’une blockchain puisse un jour nous permettre de mieux nous gouverner.

Désormais, on comprend mieux les caractéristiques qui constituent l’essence de la blockchain. Certaines de ces caractéristiques sont l’aboutissement de dynamiques (pouvoir de l’économie, mécanisme des incitations) observées par Montesquieu et présentes depuis l’origine de nos régimes contemporains, tandis que d’autres sont à l’origine de nouvelles tensions (comment concilier la décentralisation et le transnational). C’est au niveau de ces nouvelles tensions et des solutions inventées pour les résoudre que se joue la constitution d’un nouveau monde avec la blockchain qu’il s’agit d’inventer.

Lire la suite : Bitcoin, l’anarchisme et le crypto-anarchisme


Sources :

[a] Voir la préface de l’oeuvre : « dans le cours de vingt années, j’ai vu mon ouvrage commencer, croître, s’avancer et finir ». Pour lire la préface : https://www.etudes-litteraires.com/montesquieu.php

[b] Selon les propos de Céline Spector, professeur de philosophie à l’Université Paris-Sorbonne. Voir : https://www.franceculture.fr/emissions/les-nouveaux-chemins-de-la-connaissance/lesprit-de-montesquieu-45-typologie-des-regimes-et . Précisons également qu’il sera mis, comme Machiavel, à l’index prohibitum (voir premier article).

[c] Andreas Antonopoulos, Blockchain vs Bullshit: Thoughts on the Future of Money .

[d] Selon les propos de Céline Spector, ibid.

[e] Montesquieu en parle assez longuement, notamment parce que cette évolution devrait développer la paix. La citation suivante « résume » les bénéfices de ce changement de paradigme : « l’esprit de commerce entraîne avec soi celui de frugalité, d’économie, de modération, de travail, de sagesse, de tranquillité, d’ordre & de règle » (V,6).

[f] MONTESQUIEU, De l’Esprit des lois, Livre XIX, Chapitre 14.

[g] Ibid, Livre XI, Chapitre 4.

[h] Comme le résume assez justement Denis de Casabianca. cf : MONTESQUIEU, De l’Esprit des lois, GF-Flammarion, p.137. Pour République et petit territoire, voir : Livre VIII, Chapitre 16, pour Monarchie et grandeur médiocre, voir : Livre VIII, Chapitre 17. Enfin, pour grand empire et despotisme, voir : Livre VIII, Chapitre 19.

[i] MONTESQUIEU, Les lettres persanes, Lettre LXVII.

[j] MONTESQUIEU, De l’Esprit des lois, Livre I, Chapitre 3.

[k] Ibid.

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