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« The Bitcoin Standard » : Pourquoi Bitcoin est libertarien

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Un antidote à la litanie de “La Blockchain, pas Bitcoin”Le 6 avril est paru un ouvrage pour le moins singulier, intégralement en anglais et (pour le moment ?) non traduit dans nos contrées francophones. « The Bitcoin Standard » est un texte peu commun dans la littérature bourgeonnante traitant de la sphère des crypto-monnaies.

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The Bitcoin Standard, S. Ammous, Wiley, 2018

Écrit par M. Saifedean Ammous, professeur assistant en économie à la Lebanese American University, «The Bitcoin Standard» est différent des textes classiques disponibles jusqu’ici ; parce qu’assez paradoxalement, il n’est question de Bitcoin à proprement parler qu’assez tardivement dans le livre, pouvant presque amener le lecteur qui s’attendait à lire un simple plaidoyer pour Bitcoin à reposer le livre après les premiers chapitres, alors que les questionnements et développements principaux vont en fait concerner et questionner les notions-mêmes de monnaie, de croissance, de modes de gouvernements plutôt que le simple Bitcoin, le tout sous un angle de vue libertarien, très largement inspiré par et dans la juste lignée d’auteurs comme Ludwig van Mises et Friedrich Hayek, économistes de l’école économique dite de Vienne, c’est-à-dire l’école économique autrichienne (Austrian Economics).

Mais en fait, en faisant le choix de centrer son argumentaire sur les aspects plus particulièrement monétaires de l’économie en général, et de Bitcoin en particulier, M. Ammous vise juste et frappe fort.

Le Prologue est écrit par Nassim Nicholas Taleb, connu pour sa série d’ouvrages Incerto, questionnant les notions de notre rapport à l’incertitude, les biais cognitifs qui nous affectent en pareille situation, notre tendance à sous-évaluer l’amplitude d’une conséquence négative rare mais possible (ce qu’il appelle le Black Swan), ainsi que la possibilité de l’existence d’un état dit « antifragile », qui pourrait définir Bitcoin, c’est-à-dire quelque chose qui ne fait qu’être renforcé par tout ce qui l’attaque.

Les dix dernières années écoulées, pendant lesquelles Bitcoin a poursuivi son développement et son expansion, malgré les attaques diverses dont il a fait l’objet, peuvent sembler lui donner raison.

M. N. N. Taleb détaille ensuite ce qui sera l’élément central de l’ouvrage : la distinction entre monnaie saine et monnaie manipulable, notamment par les gouvernements, à travers divers critères qu’il juge capitaux, notamment le fait qu’une monnaie saine doit être à la fois attrayante commercialement sur les plans temporel, spatial et sur divers échelles. Donc, pour faire une bonne monnaie, il faut qu’elle soit facile à transporter, facile à conserver et à préserver, facile à utiliser pour tout type de transactions.

Les premiers chapitres servent principalement d’introduction à la notion-même de monnaie, et le détail de la désormais classique triade que doit atteindre un objet monétaire pour se voir reconnaître ce statut : être à la fois une réserve de valeur, un médium d’échange ainsi qu’une unité de compte. M. Ammous donne de nombreux exemples à travers l’Histoire de la nécessité du passage à une monnaie commune pour rendre le commerce et l’expansion civilisationnelle plus libres qu’à travers l’antique troc, notamment par exemple les fameuses pierres de Ray (Ray Stones). M. Ammous s’applique ensuite à démontrer que ce qui préfigure de l’utilisation et de la conservation d’une monnaie est en fait ce qu’il appelle son stock-to-flow ratio, qui doit être haut : en résumé, la ressource utilisée doit être suffisamment rare et difficile à produire pour qu’elle conserve sa valeur. Il donne plusieurs exemples historiques de populations ayant vu leurs monnaies fortement dévaluées lorsqu’un intervenant extérieur pouvait perturber le marché monétaire initial en le noyant sous un flux de monnaie « copiée » produite à moindre coût (l’auteur cite notamment le cas de populations en Amérique Latine et en Afrique s’étant appuyées sur les coquillages comme base monétaire, noyés sous un flux de coquillages sans valeur produits à l’échelle industrielle par d’autres intervenants étrangers).

La suite nous amène à l’époque des premières monnaies dites métalliques : l’arrivée de l’or à l’époque notamment des empires byzantin et romain. L’auteur présente alors le phénomène de « clipping » qui consistait pour un gouvernement à récupérer les pièces déjà en circulation pour les refondre en nouvelles unités dévaluées en or, une représentation très littérale du processus de l’inflation. Selon Ammous, tant que ces empires étaient dans une dynamique de conquête, il était possible de faire illusion, mais lorsque ce ne fut plus le cas, la chute fut rude, et relativement rapide.

Les périodes de la Renaissance et de la Belle Époque sont ensuite présentées dans un but illustratif afin de démontrer qu’à chaque fois qu’une civilisation s’est à nouveau appuyé sur un étalon-or, la forme de monnaie la plus saine qui soit pour l’auteur car elle est non souveraine, cette civilisation a connu une expansion et un développement commercial, économique et culturel d’envergure.

Par opposition à cet étalon-or érigé en idéal et à ses sociétés vivant dans une supposée harmonie, M. Ammous montre le contraste saisissant pour ces mêmes sociétés dès lors qu’elles eurent tourné le dos à l’or-étalon et qu’elles se furent converties à la monnaie fiduciaire étatique, les laissant alors en proie aux divers crises monétaires, qu’il attribue souvent aux tendances inflationnistes jamais démenties des divers gouvernements des sociétés occidentales modernes notamment. Cette situation économique est alors présentée comme en lien direct avec les régressions des libertés individuelles : les monnaies fiduciaires inflationnistes coïncideraient avec les périodes de dévaluations des divers monnaies fiduciaires étatiques, les différentes guerres et les multiples régimes autoritaires ayant écrit l’Histoire dans le sang.

Un des principes fondamentaux défendus dans ce livre est le principe de la préférence temporelle (time preference) : plus un individu est capable de différer l’obtention d’une récompense, plus il sera enclin à mettre de côté et donc capitaliser, et c’est la capacité à l’accumulation de ce capital (à la fois monétaire, temporel et humain) qui conditionnerait réellement la liberté individuelle et la possibilité de progrès humain, à la fois d’un point de vue commercial mais aussi social.

Pour M. Ammous, le capitalisme en tant que société dilapidatrice est une interprétation foncièrement erronée, comme de dire « qu’il est nécessaire de s’étouffer pour respirer ». À ses yeux, il est évident que c’est justement la capacité à repousser la récompense immédiate limitée qui permet l’investissement et donc les évolutions dans le futur.

Est également abordé la notion de Zero to One et de One to Many dans le domaine de l’innovation, que l’on peut synthétiser comme suit : il est beaucoup plus difficile d’atteindre le point capital de la création initiale d’une invention (le passage de rien à quelque chose, donc la création de Bitcoin nous concernant), que de réussir ensuite à obtenir son adoption généralisée (la notion d’hyperbitcoinization). L’affirmation implicite étant que puisque Bitcoin est désormais créé, le plus dur est déjà fait.

M. Ammous va dépeindre également dans la continuité de son livre sa vision libertarienne d’une théorie de l’information et de l’économie dans laquelle, très clairement, les conceptions classiques sont au mieux rejetées, au pire en prennent pour leur grade : Marxistes comme Keynésiens sont renvoyés dos à dos dans leur rôle non pas de facteurs de liberté individuelle mais de gestionnaire invasif de la vie de tout citoyen vivant sous leur hégémonie. Keynes est d’ailleurs taillé en pièces tout le long de l’ouvrage, et une des critiques principales qui lui est adressée (mais c’est loin d’être la seule) est que sa notion de croissance, en tant qu’aggrégat de la dépense totale qu’il faudrait nécessairement voir augmenter perpétuellement dans une fuite en avant continue, ne peut qu’être un facteur de ruine et de misère, conduisant les sociétés fiduciaires au désastre, dans sa forme actuelle.

Le fait est que pour l’auteur, les monnaies fiduciaires ne sont en fait que le jouet des gouvernements, capable de s’autofinancer par la dette et par l’extension infinie de la masse monétaire, ne faisant porter les risques et les coûts de telles mesures qu’à leurs citoyens impuissants.

Il prend d’ailleurs comme exemples du caractère manipulable et de la faible valeur des monnaies fiduciaires deux éléments : tout d’abord que malgré que ces monnaies soient censées avoir remplacé l’or, les banques centrales sont toujours dans une course effrénée pour augmenter leurs réserves respectives de cet or ; et également que les monnaies fiduciaires sont également détournées de façon à être utilisées comme des armes dans une guerre monétaire mondiale où chacun essaie d’affaiblir les autres gouvernements concurrents vis-à-vis de sa propre monnaie : ce que M. Ammous appelle le nationalisme monétaire.

Après ces réflexions sur l’état économique mondial, l’auteur va s’intéresser à la fois à la notion de monnaie digitale, pour faire un différentiel entre ce que serait une simple monnaie fiduciaire numérique et ce qu’est Bitcoin : une monnaie décentralisée, libre et non censurable, et surtout rare.

C’est cette notion de rareté absolue, mise en parallèle avec le nombre total de 21 millions de bitcoins qui ne sera jamais dépassé, qui fait dire à l’auteur que le Bitcoin s’imposera comme une réserve de valeur (Store of Value). C’est ensuite son caractère libre et non censurable qui lui assurera un rôle central dans une nouvelle forme de souveraineté individuelle rendue seulement possible par ce type de monnaie, et c’est enfin un cumul de toutes ses qualités (parmi lesquelles l’antifragilité) qui lui permettrait de devenir le nouvel étalon du système monétaire international et sa nouvelle unité de compte, non souveraine et sans frontière.

Sont également traitées en fin d’ouvrage les questions de l’impact environnemental du minage considéré comme un juste prix à l’adoption d’un système monétaire plus sain, du caractère non modifiable de Bitcoin et du cœur de son protocole, ainsi que diverses questions comme la présentation de quelques situations à risques qui pourraient potentiellement compromettre Bitcoin, le caractère secondaire et dérisoire des alt-coins (ridiculisés comme ramenant l’Humanité à l’époque du troc en terme d’efficience), ainsi que pour finir l’attitude actuelle de certains entrepreneurs et certains gouvernements qui défendent l’idée « Blockchain not Bitcoin » contre toute logique, là encore d’après M. Ammous.

En conclusion, « The Bitcoin Standard » est un livre-référence pour qui est déjà un convaincu du Bitcoin, et peut prétendre à le devenir également pour tout autre curieux, à destination d’un public à l’aise avec l’anglais cependant.

Pour donner un avis personnel sans nuance aucune, ce fut pour moi une claque magistrale, s’inscrivant tout à fait logiquement dans ma réflexion en cours depuis ma découverte curieuse de Bitcoin.

Bon courage cependant pour vous le procurer, à l’heure actuelle, il est en rupture de stock chez Amazon.

Sources : Greg Guittard || image from Shutterstock.com

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Grégory Guittard
Bitcoin Maximaliste, Blockchain-sceptique. Je doute très fortement que la sacro-sainte Blockchain qu'on nous vend à tout bout de champ nous sauvera tous, façon délire christique. La perspective d'un moyen de paiement pair-à-pair, décentralisé et non censurable (Bitcoin) est ce qui me semble réellement révolutionnaire dans la cryptosphère. Je disrupte des articles à l'occasion sur mon temps libre, et souvent, aux dépends de vos shitcoins préférés. Je privilégie les sources vérifiables et le cynisme à la neutralité plate, mais je suis ouvert à la discussion : si j'ai écrit une énormité, n'hésitez pas à m'envoyer vos commentaires, remarques ou vos vociférations directement à [email protected]

4 Commentaires

  1. Bonjour,

    Lu avec plaisir votre critique de l’excellent livre de S. Ammous et je tenais à vous signaler qu’il est désormais traduit en français (vous pensiez qu’il n’avait pas encore été traduit dans “nos contrées francophones”: eh bien, si!). Il est édité par Dicoland (que je représente).
    Si vous souhaitez en recevoir un exemplaire en service de presse ou simplement un visuel de la couv pour illustrer l’article (en remplaçant le visuel de l’édition américaine), n’hésitez pas à nous contacter.
    Bien cordialement,

    • Bonjour Marie, j’ai effectivement aperçu cette traduction depuis la publication, mais n’avais pas pris le temps de mettre à jour.
      Je reviens vers vous par mail pour la suite. 🙂

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