Bitcoin est-il compatible avec l’idéologie de la croissance ?

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Idéologie, religion, croyance sont les nouveaux termes pour désigner la croissance économique. Comme si ceux qui la louent formaient une secte. Longtemps considérée comme intouchable et mère de vertu, elle ne serait désormais plus un modèle sacro-saint irréfragable. Les prémices d’un mouvement la remettant en cause se manifestent d’ailleurs dès 1968, avec le Club de Rome. Et nous verrons quantité de théories voir le jour dont la croissance zéro (D. Meadows), l’écodéveloppement (J. Sachs) ou encore la décroissance soutenable (N. Georgescu-Rogen).

Aujourd’hui, ce changement de paradigme s’accentue d’autant plus du fait de l’insoutenable urgence environnementale, où le lien délicat entre croissance et environnement exacerbe la nocivité de la première pour le second. C’est pourquoi de nouveaux modèles alternatifs doivent être pensés, tout comme notre conception de la monnaie. Ainsi, envisageons la place de Bitcoin au sein des divers modèles de « croissance ».

Cet article mettra alors en évidence les raisons pour lesquelles Bitcoin n’est pas destiné à être une monnaie au sens courant du terme, et ce, relativement au principe de la croissance, voire, dans une plus large mesure, du capitalisme.

Bitcoin, un système monétaire intégré

Tout d’abord, revisitions le fonctionnement de Bitcoin, celui que l’on qualifie « d’or numérique », à l’image de l’ouvrage rédigé par Jacques Favier, Benoit Huguet et Adli Takkal Bataille. Ce déterminant ne lui est pas attribué de manière fortuite. Voyons pour quelles raisons !

Bitcoin est une monnaie dotée de sa propre « politique monétaire ». Codée, l’émission des unités de BTC est fixe et limitée à 21 millions. C’est ici que la comparaison avec l’or prend tout son sens puisque Bitcoin reste un actif rare. De plus, chacun extrait cette quantité dans le temps jusqu’à que toutes les onces ou tous les bitcoins soient en circulation – même si, dans le cas de l’or, le nombre de gisements à découvrir n’est pas gravé dans la roche.

Maintenant, résumons brièvement comment se fait cette émission au nombre fini en ce qui concerne Bitcoin. Pour commencer, il s’agit d’un modèle de création monétaire désinflationniste. Une création ex nihilo est réalisée à chaque fois qu’un bloc est validé par un mineur. Les jetons émis viennent récompenser l’effort qu’il a consenti pour valider les transactions dans ledit bloc ainsi que pour sécuriser le réseau. Un bloc étant validé toutes les 10 minutes en moyenne, ce sont 6,25 BTC qui sont aujourd’hui distribués à cette fréquence. Ensuite, pour garantir la désinflation, la récompense est divisée par 2 tous les 4 ans – plus précisément tous les 210 000 blocs. In fine, cela aboutit à cette offre fixe et limitée, dont la rareté progresse avec le temps. Une caractéristique aux antipodes du fonctionnement actuel de nos économies; et nous allons voir pourquoi.

Une croissance artificielle ?

Dorénavant, il conviendra de décrire comment est aujourd’hui « nourrie » la croissance et d’observer le lien existant entre croissance et masse monétaire par l’intermédiaire du PIB. Ce n’est qu’après que nous tirerons des conclusions sur la place de Bitcoin dans le système économique actuel.

Une nette corrélation entre le PIB et la quantité de monnaie en circulation a été observée. Par exemple, en 2009, dans la zone euro, la masse monétaire sous l’agrégat M3 (mesure communément utilisée) était de 9 500 milliards d’euros, avec un PIB de 9 300 milliards. De même, en France, le PIB s’élève à 2 291 milliards en 2018, pour une M3 de 2190 milliards d’euros. D’autres comparaisons sont notables et confirment cette étroite relation, où les 2 indicateurs évoluent quasiment toujours dans le même sens. Ainsi, on peut en déduire que la croissance de la masse monétaire est un paramètre favorisant la croissance économique. À l’inverse, le recul du crédit sabrant la quantité de monnaie impacte défavorablement l’activité économique. La crise des subprimes – définie comme un choc de demande par certains économistes – en fut une parfaite illustration.

Après l’éclatement de la bulle immobilière en 2007, la crise financière a provoqué la contraction du crédit par les banques commerciales. Cela a alors déclenché un net recul de la demande neutralisant ainsi la croissance. Quant à l’écart que l’on peut remarquer entre masse monétaire et PIB, il y a 2 motifs majeurs. D’une part, ce décalage résulte de l’épargne, ce qui fait que la masse monétaire n’est pas réintégrée dans la production de richesse. D’autre part, dans le cas inverse, une même unité monétaire peut faire l’objet de plusieurs transactions.

Mais paradoxalement, la croissance de la masse monétaire élève aussi le niveau de la dette qui, en fin de compte, peut paralyser dangereusement l’activité économique. Comme l’a décrit Hyman Minsky, plus la croissance repose sur un fort niveau d’endettement, plus les pics de surendettement générateurs de crises sont atteints rapidement et fréquemment.

Autre désavantage propre à l’expansion de la masse monétaire bien décrit par le monétariste Milton Friedman : l’inflation. Certes, cette monnaie est générée pour répondre aux besoins d’alimenter l’activité économique, mais elle peut conduire aussi à la formation de bulles d’actifs non sans conséquence.

Bitcoin un athéiste de la croissance

Vues toutes les explications données, vous comprendrez en quoi Bitcoin est difficilement compatible avec la religion de la croissance.

Sa masse monétaire fixe ne lui permet nullement d’alimenter des bulles spéculatives de manière indéfinie, comme le permettent aujourd’hui les politiques des principales banques centrales, et plus sérieusement de faire face aux besoins des acteurs économiques (ménages, entreprises). Par conséquent, en l’absence d’une masse monétaire « fluctuante », la croissance ne peut être assurée. Le système capitaliste « expansif » ne laisse nulle place à une monnaie, telle que Bitcoin, pour « réguler » l’économie. Max Weber l’illustrait fort bien lorsqu’il disait que « l’essence même du capitalisme est l’incitation à ne jamais s’établir, à se lancer dans une expansion infinie ».

Pourrait-on alors entrevoir une place de choix pour Bitcoin si le capitalisme s’effondrait ?

Avant de défendre la création de Satoshi, saisissons-nous de la suggestion faite par Marion King Hubbert. Il témoigne de la défaillance du système et la forme que pourrait prendre une nouvelle alternative :

« Cette disparité entre un système monétaire, qui continue à croître exponentiellement, et un système physique, qui ne peut en faire autant, conduit à un accroissement dans le temps du rapport entre masse monétaire et production du système physique. Ceci se manifeste par l’inflation. Une alternative monétaire correspondant à une croissance physique nulle serait un taux d’intérêt nul. »

Derrière la notion de taux d’intérêt nul, il y a la remise à plat vers un système plus antique. Regardons plus en arrière pour voir comment ce dernier s’est matérialisé. A l’époque où l’usure dans le Proche-Orient avait été interdite par l’Islam, certaines économies avaient même décrété l’interdiction du prêt à intérêt, soulignant qu’il était illégitime, car cela revenait à utiliser la monnaie comme une fin en soi. Une citation marquante de Ghazali fut d’ailleurs « La monnaie n’a pas été créée pour gagner de la monnaie ». Cela tombe bien. Bitcoin répondrait à cette exigence d’une monnaie à taux d’intérêt nul.

De même, un taux d’intérêt plancher n’est pas qu’un instrument, car il démontre aussi d’une philosophie où la masse monétaire n’est pas croissante, mais stable. Une opportunité pour le crypto-actif roi, où sa masse monétaire serait théoriquement en adéquation avec l’état stationnaire (croissance zéro). En outre, cela consisterait à user d’une monnaie dont l’offre est fixe et le besoin ne peut être pallié avec de la création monétaire. Une telle philosophie entendrait que le montant de masse monétaire en circulation est suffisant.

Les obstacles à Bitcoin en tant que monnaie

Néanmoins, des contre-arguments sont opposables à une telle conception.

Premièrement, la nature de la monnaie endogène. C’est-à-dire qu’elle dépend essentiellement de la demande de crédit des acteurs économiques, plutôt qu’exogène, extérieure à l’activité humaine, comme l’est, par exemple, le volume d’or ou d’argent. Dans quel cadre pourrions-nous alors résoudre ce besoin de création monétaire ?

De plus, il ne faut pas négliger le fait que les banques commerciales, qui permettent aux agents économiques de faire face à leurs besoins, créent de la monnaie lorsqu’elles attribuent un crédit. Faudrait-il alors limiter les crédits aux dépôts ? Cette situation a déjà existé auparavant. Des moyens de paiement autres viendraient se superposer, à l’image des lettres de crédit, afin de combler un manque potentiel de monnaie. Le risque qu’une monnaie soit insuffisante dans une économie peut avoir une certaine sévérité. En effet, c’est la possibilité que le revenu disponible devienne insuffisant. Alors, certains agents économiques vont avoir du mal à satisfaire leurs besoins, entraînant ainsi une faiblesse de la demande globale et de l’investissement. Une problématique décrite par Alain Grandjean et Nicolas Dufrêne dans « Une monnaie écologique ».

Malheureusement, il est pratiquement utopique de voir un tel système émerger et tout aussi hypothétique d’assurer la capacité de son fonctionnement dans les besoins qu’ont les agents économiques.

Ces facteurs ne sont que la pure déclinaison du phénomène de la croissance décrit plus haut. Concrètement, ils illustrent en quoi notre système monétaire ne pourrait être régi par une monnaie à la quantité limitée. Cela démontre que la place de Bitcoin n’est pas en tant que monnaie, mais ailleurs, dans une position qu’on lui vérifie d’autant plus : celle de réserve de valeur.

Je tiens à souligner que cet article est avant tout destiné à s’interroger sur la place que peut occuper le Bitcoin aujourd’hui. Il n’a nullement vocation à affirmer une thèse, mais à ouvrir la voie aux réflexions que soulève l’opportunité libertarienne.

Valentin Rousseau

Auteur

Valentin Rousseau étudiant en école de commerce, je suis passionné depuis 2016 par l’univers des actifs numériques, j’ai aussi une réelle appétence pour l’économie. Et en ce sens, je souhaite faire converger mes compétences dans ces domaines respectifs afin de promouvoir la pertinence du rôle des actifs numériques dans une économie future.

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