Le jour où Binance a conquis la crypto en 6 mois – Les Folles Histoires Crypto
Dans ce huitième article des Folles Histoires Crypto, on change une nouvelle fois de décor. Une ICO discrète de juillet 2017. Un exchange devenu le plus gros du monde en quelques mois. Une cavale réglementaire de plusieurs années. Et un patron qui finit par plaider coupable devant la justice américaine. Binance, de son côté, n’a jamais vraiment vu les choses comme une cavale : plutôt un passage d’un flou réglementaire à une réglementation floue, en assurant tout du long vouloir s’y conformer dès que les règles seraient un peu plus claires.
Il y a neuf ans cette semaine, le 14 juillet 2017, Binance ouvrait ses portes.
Une ICO que personne n’a vue venir
Changpeng Zhao, dit CZ, n’est pas un inconnu du secteur en 2017. Cet ingénieur canado-chinois a bâti des systèmes de trading haute fréquence pour Wall Street, rejoint Blockchain.info comme troisième employé en 2013, puis dirigé la technologie d’OKCoin.
Fin juin 2017, il lance sa propre plateforme et finance son développement via une ICO (une levée de fonds en cryptomonnaie, ici en échange du futur jeton BNB). L’opération se clôture début juillet et rapporte 15 millions de dollars, une somme presque modeste comparée aux 150 millions levés la même année par The DAO. Le 14 juillet 2017, la plateforme, baptisée Binance, ouvre officiellement.
Six mois pour devenir numéro un
Ce qui suit tiendrait presque de l’anomalie statistique. En moins de six mois, Binance revendique plus de 3 millions d’utilisateurs et s’impose comme le premier exchange crypto au monde en volume d’échange.
Mais début septembre 2017, la Chine interdit purement et simplement les exchanges de cryptomonnaies sur son territoire, quelques semaines à peine après le lancement de Binance. CZ ne cherche pas à négocier : il déménage. Japon, puis Malte, puis officiellement nulle part.
Pendant des années, Binance fonctionnera sans siège social identifiable, une structure « nomade » assumée comme un atout face aux régulateurs. La stratégie fonctionne à plein régime : en 2021, la plateforme traite plus de 34 000 milliards de dollars de volume annuel.

Binance devant la justice US
Le 21 novembre 2023, le vent tourne. CZ plaide coupable devant la justice américaine d’une violation du Bank Secrecy Act, la loi anti-blanchiment fédérale, pour avoir laissé Binance opérer pendant des années sans dispositif de conformité efficace.
Il démissionne de son poste de PDG le jour même, remplacé par Richard Teng. Binance, en tant qu’entreprise, plaide elle aussi coupable et accepte de payer 4,3 milliards de dollars de pénalités, selon le communiqué du ministère américain de la Justice.
En avril 2024, CZ est condamné à quatre mois de prison, une peine qu’il purgera intégralement. En octobre 2025, il obtient une grâce présidentielle de Donald Trump, un épilogue aussi inattendu que le reste de l’histoire.
MiCA : Le retour de bâton européen
Dix ans après son lancement fulgurant, l’exchange qui avait fait de l’absence de siège social une arme réglementaire se heurte à un mur réglementaire peut-être encore plus compliqué que celui aux USA : MiCA, la réglementation européenne sur les crypto-actifs.
Faute d’avoir obtenu son agrément à temps, Binance a dû cesser l’essentiel de ses activités en France au 1er juillet 2026, forçant ses utilisateurs français à migrer en urgence vers des plateformes conformes.
Ironie du sort. L’exchange qui avait échappé à la Chine en changeant sans cesse d’adresse n’a pas pu échapper à un cadre réglementaire qui, cette fois, ne lui laissait nulle part où fuir.
Binance, indispensable à l’écosystème crypto ?
Réduire Binance à sa seule ardoise judiciaire serait injuste. Dès juillet 2018, l’exchange crée le SAFU (Secure Asset Fund for Users), un fonds d’assurance alimenté par 10 % de ses frais de trading. Il sert dès 2019 : un hack vole 7 000 bitcoins à la plateforme, et le fonds absorbe le choc. Il pèse aujourd’hui plus d’un milliard de dollars.
Autour de l’exchange, tout un écosystème s’est construit. La BNB Chain, sa blockchain maison, héberge aujourd’hui plusieurs milliards de dollars d’actifs en DeFi. Binance Charity, sa branche caritative, a distribué des millions de dollars depuis sa création, dont plusieurs millions en secours d’urgence après des catastrophes naturelles, du Japon à l’Ukraine, jusqu’au Venezuela cette année encore.
Binance Labs, son bras d’investissement fondé en 2018, revendique plus de 250 projets financés dans une trentaine de pays, pour un rendement moyen affiché de 14x sur l’ensemble du portefeuille. Deux paris sortent particulièrement du lot : Polygon, multiplié par 110, et Injective, par près de 70. Difficile de parler de pur mécénat quand la maison ressort aussi largement gagnante. La structure, valorisée à plus de 10 milliards de dollars, a fini par voler de ses propres ailes : rebaptisée YZi Labs en 2025, elle a pris ses distances avec l’image du grand frère charitable qui distribue des chèques sans arrière-pensée.
Rien de tout ça n’efface les 4,3 milliards de dollars d’amende. Mais ça complique un peu le portrait du simple « mauvais élève de la crypto » qu’on aime parfois dresser trop vite. Et Binance est loin d’être seule sur le banc des accusés. En février 2025, OKX a écopé de 505 millions de dollars d’amende auprès de la justice américaine, pour des manquements similaires à la lutte anti-blanchiment.
Un mois plus tôt, KuCoin plaidait coupable et acceptait de payer près de 297 millions de dollars, tout en se retirant du marché américain pour au moins deux ans. Même recette, même chef d’accusation, même dénouement judiciaire : la Bank Secrecy Act est devenue, pour toute une génération d’exchanges, le mur contre lequel on finit par se cogner.
Binance, l’exchange qui a grandi trop vite
L’histoire de Binance résume à elle seule une décennie de crypto : une croissance si rapide qu’elle a précédé toute régulation, une philosophie du « on demande pardon plutôt que la permission » qui a fonctionné à une échelle inédite, puis une facture réglementaire à la mesure du pari initial.
Neuf ans après son lancement, Binance reste le premier exchange mondial en volume. Mais l’entreprise qui n’avait pas d’adresse a fini, comme tout le monde, par devoir en donner une aux régulateurs.
La semaine prochaine, on quitte les exchanges pour retourner aux origines d’Ethereum : une vente de jetons lancée le 22 juillet 2014, qui a financé la construction d’une blockchain entière avant même qu’elle n’existe.