Qu’est-ce que DAI ? Définition, fonctionnement et avenir du stablecoin décentralisé de MakerDAO
Dans un secteur dominé par des stablecoins adossés à des réserves bancaires centralisées, DAI a longtemps incarné la voie alternative : un dollar numérique émis par un protocole ouvert, garanti par du collatéral crypto verrouillé on-chain, sans émetteur unique habilité à geler les comptes. En 2026, ce modèle historique coexiste désormais avec USDS, le successeur désigné au sein de Sky Protocol, sans pour autant disparaître.
Concrètement, DAI est un stablecoin décentralisé indexé sur le dollar américain, émis par le protocole MakerDAO, aujourd’hui rebaptisé Sky Protocol. Chaque DAI en circulation est adossé à un panier de collatéraux déposés dans des coffres-forts intelligents (Maker Vaults) : environ 60 % d’actifs crypto (principalement ETH, stETH et WBTC) et le reste en actifs du monde réel tokenisés. Lancé sous sa forme multi-collatéraux en novembre 2019, DAI est le plus ancien stablecoin décentralisé de taille significative encore en activité. Au moment de la rédaction (avril 2026), DAI s’échange à 1,00 $ avec une volatilité négligeable, pour une capitalisation d’environ 5 milliards de dollars après la mise en service de la migration 1:1 vers USDS en avril 2026.
Sommaire
Définition et mécanisme de parité
DAI n’est pas un jeton émis par une société qui détiendrait des dollars dans un compte bancaire. C’est un jeton ERC-20 généré par un protocole de prêt : un utilisateur verrouille un actif accepté (ETH, WBTC, stETH, bons du Trésor américain tokenisés, etc.) dans un Maker Vault et emprunte du DAI contre ce collatéral. La parité avec le dollar est maintenue par plusieurs mécanismes conjoints : le ratio de surcollatéralisation imposé par le protocole (typiquement 145 à 170 % selon le type d’actif), les frais de stabilité (intérêts payés par l’emprunteur, ajustables par la gouvernance), et les liquidations automatiques déclenchées si le ratio tombe sous le seuil critique.
À ces mécanismes s’ajoute le Peg Stability Module (PSM), qui permet d’échanger 1 DAI contre 1 USDC (et inversement) sans frais ni slippage dans la limite d’une réserve dédiée. Le PSM, introduit en 2020, stabilise efficacement le peg en fournissant un arbitrage trivial dès que le prix de marché s’écarte de 1 $. Il introduit cependant une exposition au risque de contrepartie centralisée d’USDC, contradiction souvent pointée par les critiques attachés à l’idéal de décentralisation pure.
Histoire de DAI et de MakerDAO
MakerDAO est né en 2014 de l’initiative de Rune Christensen, entrepreneur danois qui a commencé à travailler sur un dollar synthétique sur Ethereum avant même le lancement du mainnet. Le premier DAI, appelé Single-Collateral Dai (SAI), est déployé en décembre 2017, adossé uniquement à l’ETH. Le protocole devient rapidement l’un des pivots des débuts de la DeFi : emprunter du DAI contre de l’ETH est l’une des primitives financières qui structure tout le secteur.
En novembre 2019, le passage au Multi-Collateral Dai (MCD) élargit la liste des actifs acceptés. Le lundi 12 mars 2020, le krach « Black Thursday » met le système à l’épreuve : la chute brutale d’ETH (-50 % en 24 heures) provoque une congestion massive d’Ethereum, les enchères de liquidation échouent, et plusieurs Vaults sont liquidés pour 0 DAI en contrepartie du collatéral, créant une dette système de plusieurs millions de dollars. Le protocole émet de nouveaux jetons MKR pour recapitaliser, une sorte d’émission de dernier recours. L’épisode laisse une trace durable et accélère l’intégration de garanties plus stables.
À partir de 2021-2022, MakerDAO pivote stratégiquement vers les actifs du monde réel (Real World Assets, RWA) : bons du Trésor américain, crédits immobiliers tokenisés, lignes de crédit à des fintechs. En 2026, plus de 60 % des revenus du protocole proviennent de ces actifs, ce qui transforme MakerDAO en un hybride entre banque décentralisée et fonds monétaire. En août 2024, Rune Christensen dévoile le Endgame Plan et la transition vers Sky Protocol : deux nouveaux jetons (SKY en remplacement de MKR au ratio 1:24 000, et USDS en remplacement de DAI au ratio 1:1) coexistent avec les jetons historiques dans une période de migration. DAI n’est pas supprimé, il devient une marque parallèle dans l’écosystème Sky.
Les composants clés du protocole
Maker Vaults et liquidations
Les Maker Vaults (anciennement CDP, Collateralized Debt Positions) sont les coffres-forts intelligents dans lesquels les utilisateurs verrouillent leur collatéral. Chaque type de collatéral dispose de paramètres spécifiques fixés par la gouvernance : ratio minimum de collatéralisation, frais de stabilité, pénalité de liquidation (typiquement 13 %), plafond global d’émission. Si le ratio tombe sous le seuil critique, des bots de liquidation se chargent de racheter le collatéral via un mécanisme d’enchères, permettant de rembourser la dette DAI du vault.
Cette architecture a démontré une robustesse globale dans la plupart des conditions de marché, à l’exception notable de Black Thursday. Les refontes successives du mécanisme d’enchères (Liquidations 2.0) ont amélioré la résistance aux congestions réseau. En pratique, le principal risque aujourd’hui n’est plus technique mais économique : une baisse violente et corrélée des actifs crypto déposés en collatéral reste susceptible de déclencher des vagues de liquidation avec un impact sur le peg, que le PSM doit absorber.
DAI Savings Rate (DSR)
Le DAI Savings Rate est un mécanisme qui permet aux détenteurs de DAI de déposer leurs jetons dans un contrat dédié et d’obtenir un rendement en DAI, calculé à partir des frais de stabilité collectés par le protocole. Le DSR est un levier de gouvernance puissant : en augmentant le taux, le protocole stimule la demande de DAI (donc soutient le peg) et vice-versa. En 2026, le DSR offre des rendements autour de 8 % APY alimentés par les revenus des actifs du monde réel et des frais de stabilité sur les vaults crypto. Ce niveau de rendement sans prise de risque directionnel a contribué à alimenter les flux institutionnels vers l’écosystème Sky au premier trimestre.
Peg Stability Module et exposition à USDC
Le PSM permet à n’importe quel utilisateur d’échanger 1 USDC contre 1 DAI (et inversement), sans frais, dans la limite de la réserve paramétrée. Ce module joue le rôle de soupape d’arbitrage : dès que le prix de marché du DAI s’écarte de 1 $, un trader peut profiter de l’écart en passant par le PSM, ramenant rapidement le peg à l’équilibre.
Le revers est une exposition significative au risque USDC. Si Circle devait faire défaut, geler les réserves ou subir un événement majeur (comme l’épisode SVB en mars 2023, où l’USDC est tombé à 0,88 $ avant de revenir à la parité), le collatéral USDC détenu via le PSM serait affecté et, par transitivité, la parité du DAI. Cette dépendance structurelle oppose frontalement la promesse de décentralisation du projet à la réalité opérationnelle d’un peg que la liquidité centralisée rend crédible. MakerDAO a plusieurs fois ajusté les plafonds et l’utilisation du PSM pour limiter cette exposition sans la supprimer.
Sky Protocol : l’écosystème autour de DAI
Le rebrand en Sky Protocol, annoncé en août 2024, ne supprime pas DAI mais introduit deux nouveaux jetons. USDS est un stablecoin dollar conçu comme évolution du DAI : conversion 1:1, participation au Sky Savings Rate, intégration native à de nouveaux produits (Sky Stars, anciennement SubDAOs). SKY est le jeton de gouvernance qui succède à MKR au ratio 1:24 000. Une fonction que USDS introduit et que DAI n’a pas : un mécanisme de gel d’adresses activable en cas de vol ou d’injonction réglementaire, un choix assumé pour faciliter la conformité institutionnelle au prix d’un compromis sur la décentralisation.
La migration massive du 7 avril 2026 a vu plusieurs grandes plateformes, dont Binance, convertir automatiquement les soldes DAI en USDS au ratio 1:1. L’offre en circulation du DAI a reculé d’environ 20 % depuis janvier 2026 pour s’établir autour de 5 milliards de dollars en avril. USDS et DAI coexistent désormais, la somme des deux encours plaçant Sky en troisième émetteur mondial de stablecoins derrière Tether et Circle. Le choix de conserver DAI plutôt que de le sunsetter totalement reflète la reconnaissance que la marque DAI, construite pendant près d’une décennie, conserve une valeur propre dans la DeFi et que la liquidité historique doit être maintenue.

Gouvernance et équipe
La gouvernance du protocole repose historiquement sur les détenteurs du jeton MKR, qui votent sur les paramètres critiques : liste des collatéraux acceptés, frais de stabilité, ratios de liquidation, plafonds d’émission, DSR. Avec la migration vers SKY, ce pouvoir de vote est désormais exercé via le nouveau jeton (au ratio 1:24 000 par rapport à MKR). Les votes se font on-chain via le portail officiel, et les décisions structurantes passent généralement par un processus de signal non contraignant puis un vote exécutif contraignant.
Rune Christensen reste la figure publique centrale du projet, auteur de l’Endgame Plan qui a conduit à la bifurcation Sky. La Sky Foundation coordonne le développement, accompagnée d’un écosystème de Sky Stars (ex-SubDAOs) : sous-protocoles spécialisés par verticale (prêt, RWA, liquidité) opérant avec leurs propres jetons et leur propre gouvernance, tout en s’adossant au collatéral central. Cette architecture en fédération est l’une des spécificités de l’Endgame Plan, censée permettre à l’écosystème de croître sans congestion décisionnelle.
Comment acheter ou obtenir du DAI ?
DAI s’obtient de deux façons. La première : l’acheter sur une plateforme d’échange contre de l’euro, du dollar ou une autre cryptomonnaie. Binance propose des paires DAI contre l’USDT, l’USDC et plusieurs monnaies fiduciaires avec une liquidité profonde. SwissBorg offre une interface grand public en euros adaptée au marché européen. Bitpanda permet un achat direct en euros et un transfert vers un portefeuille personnel pour un usage DeFi.
La seconde voie, native au protocole, consiste à émettre son propre DAI en ouvrant un Maker Vault sur l’interface Sky : déposer un collatéral accepté, emprunter du DAI contre une fraction de sa valeur, et gérer activement le ratio pour éviter une liquidation. Cette approche transforme l’utilisateur en prêteur sur sa propre position crypto et s’adresse à des profils expérimentés conscients des risques de liquidation. Le guide pour acheter des cryptomonnaies couvre la première méthode, et la page sur les portefeuilles détaille la conservation. Le DAI étant un simple jeton ERC-20 (et ses équivalents sur d’autres chaînes), il peut être conservé sur n’importe quel portefeuille non dépositaire compatible.
Notre avis sur DAI
À notre avis, DAI reste l’un des objets les plus intéressants de l’histoire de la DeFi : une tentative sérieuse de construire un dollar numérique sans émetteur habilité à geler les fonds, adossé à un collatéral vérifiable on-chain plutôt qu’à la solvabilité d’une banque dépositaire. Le fait que le protocole ait traversé une décennie entière — avec Black Thursday, l’effondrement de Terra, l’épisode SVB, les variations extrêmes du marché crypto — en maintenant un peg fonctionnel démontre une robustesse réelle. L’intégration des actifs du monde réel a transformé MakerDAO en hybride pertinent, capable de générer des revenus stables qui financent un DSR à 8 % APY aujourd’hui extrêmement compétitif face à la plupart des alternatives DeFi sans risque directionnel.
Nous considérons pourtant que la décennie qui s’ouvre pose des questions que les dix premières années n’avaient pas tranchées. L’exposition structurelle du DAI à USDC via le PSM contredit la promesse initiale de décentralisation : un stablecoin censé être affranchi de la finance traditionnelle voit aujourd’hui une part significative de son collatéral transiter par des actifs réglementés et des émetteurs centralisés. Le rebrand en Sky et l’émergence de USDS, qui introduit justement une fonction de gel d’adresses que DAI n’a jamais eue, signalent un choix stratégique lourd : Rune Christensen et la Sky Foundation parient sur le fait que l’avenir du stablecoin se jouera dans la conformité institutionnelle, pas dans la pureté idéologique. DAI devient de fait la version « héritage », préservée pour des raisons de marque et de liquidité mais plus la vitrine des ambitions du protocole.
À nos yeux, DAI conserve une pertinence pour un profil précis : les utilisateurs DeFi qui veulent un stablecoin intégré depuis des années à la quasi-totalité des protocoles (Aave, Curve, Uniswap, Pendle), qui valorisent l’absence de fonction de gel sur le jeton lui-même, et qui acceptent l’exposition indirecte à USDC via le PSM. Les signaux à surveiller sont la part d’USDC dans le collatéral global, le rythme de sortie des DAI vers USDS sur les mois qui viennent, l’évolution du DSR comparé aux taux Treasury américains, et la capacité des Sky Stars à capter de la traction applicative réelle. DAI n’est plus le pari de croissance qu’il a été entre 2019 et 2023 ; c’est désormais une infrastructure mature, utile et probablement durable, mais dont la trajectoire future dépendra moins de ses propres évolutions que des choix de Sky sur USDS et de l’issue réglementaire qui se joue autour des stablecoins aux États-Unis et en Europe.