Les IA peuvent-elles manipuler les marchés crypto ?

En octobre 2024, la SEC a inculpé trois market makers (ZM Quant, Gotbit et CLS Global) pour avoir proposé de la manipulation de marché algorithmique comme service commercial. Leurs bots généraient du volume artificiel sur des dizaines de tokens, à la demande de clients qui payaient pour ça. Ce n’est pas de la science-fiction. C’est un dossier judiciaire : les noms des prévenus, les montants et les captures d’écran des dashboards figurent dans les pièces déposées par le DOJ.

La question n’est donc pas vraiment de savoir si des algorithmes peuvent manipuler les marchés crypto. C’est établi. La vraie question, c’est : à quelle échelle, de quelle façon, et qu’est-ce que l’IA change par rapport aux pratiques qui existaient avant ? Ces trois dimensions (échelle, sophistication, attribution) structurent cet article.

Points clés

  • 4,5% des tokens lancés en 2024 présentaient des caractéristiques de pump-and-dump, sur plus de 3 millions de tokens créés (Chainalysis, 2025).
  • Le wash trading suspecté sur les DEX atteignait entre 704 M$ et 2,57 Md$ en 2024 selon les heuristiques utilisées.
  • Le 10 octobre 2025, 3,21 milliards $ ont été liquidés en 60 secondes, record absolu selon Amberdata. Aucune manipulation coordonnée n’a été formellement identifiée.

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La manipulation de marché existait bien avant l’IA

Graphique en barres horizontales montrant le volume de wash trading suspecté sur les DEX en 2024 : entre 704 millions et 2,57 milliards de dollars selon l'heuristique

Le spoofing, le pump-and-dump, le wash trading : ces pratiques ont des décennies d’existence sur les marchés traditionnels. La première condamnation fédérale pour spoofing aux États-Unis remonte à 2014, sur les marchés de contrats à terme. Ces poursuites précèdent Bitcoin de plusieurs années. Ce que l’automatisation a changé depuis, c’est la vitesse d’exécution et l’échelle : ce qui prenait des heures manuellement se produit en millisecondes avec un bot.

Selon le Chainalysis 2025 Crypto Crime Report, plus de 4,5% des tokens lancés en 2024 présentaient des caractéristiques de pump-and-dump. Sur plus de 3 millions de tokens créés, près de 90% des pools suspects ont été abandonnés par leurs créateurs après la montée artificielle des prix. Ce volume-là serait impossible à gérer manuellement. Il est entièrement automatisé.

Une approche par régimes part d’un constat simple : le marché ne doit aucune direction durable à l’investisseur, donc l’exposition doit être définie pour des conditions qui évoluent.

Qu’est-ce que l’automatisation change concrètement ?

Un humain peut passer quelques ordres par minute. Un bot peut en exécuter des milliers à la seconde, sur plusieurs exchanges simultanément, en ajustant ses paramètres en temps réel. Ce n’est pas une différence de degré : c’est une différence de nature.

Le wash trading illustre bien ce point. En 2024, Chainalysis a estimé entre 704 millions et 2,57 milliards de dollars de wash trading suspecté sur les DEX d’Ethereum, BNB Chain et Base. Ces opérations (acheter et vendre le même actif pour gonfler le volume affiché) seraient impossibles à cette échelle sans automatisation complète. Selon le FMI dans son rapport de stabilité financière d’octobre 2024, la part de l’IA dans les brevets de trading algorithmique est passée de 19% en 2017 à plus de 50% chaque année depuis 2020. Les outils se sophistiquent vite.

Pourquoi les marchés crypto sont-ils particulièrement exposés ?

Le 6 octobre 2025, l’open interest sur les futures crypto atteignait 220,37 milliards de dollars, un record absolu (Galaxy Research, Q3 2025). Quatre jours plus tard, 19 milliards étaient liquidés en cascade. Pourquoi un marché de cette taille peut-il s’effondrer aussi vite ?

Trois facteurs structurels. La liquidité, d’abord : même sur les grandes plateformes, la profondeur du carnet d’ordres reste concentrée. Binance affiche 536 millions de dollars de profondeur BTC, soit presque autant que les quatre exchanges suivants réunis. Un ordre important peut déplacer le prix bien plus facilement que sur une bourse traditionnelle. Pendant le crash d’octobre 2025, cette profondeur a chuté de plus de 90 % en quelques minutes (FTI Consulting, 2025).

La fragmentation ensuite : le même actif s’échange sur des dizaines de plateformes avec des liquidités très variables. Lors de ce même épisode, USDe se négociait avec une décote de 35 % sur Binance tout en restant proche de 1 $ ailleurs. Ce type de divergence crée des opportunités d’arbitrage, légitimes ou non, et rend les mouvements de gros portefeuilles particulièrement déstabilisants.

L’effet de levier, enfin, reste le facteur le plus décisif. Quand un mouvement de prix dépasse un seuil, les positions sont liquidées automatiquement. Ces liquidations créent de nouvelles baisses, qui déclenchent de nouvelles liquidations, sans intervention humaine. Un algorithme qui pousse le prix au bon moment peut déclencher une cascade entière sans pression prolongée.

L’IA change-t-elle vraiment la donne, ou amplifie-t-elle l’existant ?

Surtout la seconde option. Les pump-and-dump automatisés ont une durée de vie moyenne de 6,23 jours (Chainalysis, 2025) : les bots lancent le token, gonflent le prix, revendent, et passent au suivant. L’IA n’a pas inventé le schéma. Elle l’a rendu industriel.

Les modèles d’IA utilisés en finance servent principalement à analyser des données complexes, détecter des anomalies et optimiser des paramètres d’exécution. Ils ne « comprennent » pas les marchés. Ils optimisent des fonctions objectifs. C’est un outil, pas un agent autonome. La distinction compte : les hedge funds qui utilisent l’IA ne font pas de la manipulation, ils font de l’optimisation statistique.

Le cas SEC d’octobre 2024 le confirme. ZM Quant, Gotbit et CLS Global ne proposaient pas une IA autonome qui manipulait les marchés de sa propre initiative. Ils vendaient un service : « donnez-nous vos tokens, on génère du volume artificiel pour vous. » C’est de l’automatisation au service d’une fraude humaine décidée en amont.

TypeMécanismeExemple documenté
Pump-and-dumpAchat coordonné puis vente après montée artificielle4,5 % des tokens lancés en 2024 (Chainalysis)
Wash tradingAchat et vente simultanés du même actif pour gonfler le volume704 M$ à 2,57 Md$ sur DEX en 2024 (Chainalysis)
SpoofingOrdres fictifs retirés avant exécution pour déplacer le carnetPoursuites CFTC sur marchés dérivés depuis 2014
Cascade de liquidationsPression sur le prix aux seuils de liquidation pour déclencher une cascade automatique19,37 Md$ liquidés le 10/10/2025 (CoinGlass)

Quels épisodes concrets a-t-on déjà observés ?

Graphique en barres montrant les grands événements de liquidation crypto de 2021 à 2025, avec le record d'octobre 2025 à 19,37 milliards de dollars en 24 heures

Le 10 octobre 2025 reste l’exemple le plus documenté. Selon Amberdata, 3,21 milliards de dollars ont été liquidés en exactement 60 secondes à 21h15 UTC. Sur 24 heures, le total atteignait 19,37 milliards, dont 83,9% de positions longues.

La liquidité du carnet d’ordres s’est effondrée de 98% en quelques minutes, passant de 103 millions à 170 000 dollars disponibles. Ce n’est pas une manipulation : c’est une cascade de liquidations automatiques déclenchées par un mouvement initial. Mais la frontière est mince. Si quelqu’un pousse délibérément le prix au moment exact où les liquidations vont s’enchaîner, l’effet est démultiplié. Les données on-chain disponibles sur cet épisode ne permettent pas d’en établir la cause avec certitude.

Pour comprendre les mécanismes structurels qui rendent ces crashes possibles, voir l’analyse sur comment l’IA pourrait déclencher le prochain crash crypto. Ces épisodes s’inscrivent dans une dynamique de cycles crypto de plus en plus influencée par les algorithmes.

Comprendre les mécanismes derrière ces mouvements extrêmes ?

Comment se comportent les cascades de liquidations, pourquoi le wash trading fausse les signaux de volume, et quelles approches quantitatives sont conçues pour naviguer ces environnements : la conférence Neutralis couvre ces mécanismes en détail.

Comment les régulateurs répondent-ils ?

La réponse réglementaire s’est accélérée. En FY2024, la CFTC a enregistré un record de 17,1 milliards de dollars de sanctions en 58 affaires, les actifs numériques représentant environ 50% du total. C’est du jamais-vu depuis la création de l’agence. Les signalements whistleblower sur la crypto représentaient 28% du total reçu, pour la première fois en tête de toutes les catégories confondues.

L’opération « Token Mirrors » de la SEC, en octobre 2024, a prouvé que les régulateurs savent maintenant identifier et cibler la manipulation algorithmique. En examinant les dossiers publics des 58 affaires CFTC de FY2024, on retrouve systématiquement le même schéma : une entité offshore, un bot de trading, des clients qui payaient pour le service. Le problème de fond reste entier, pourtant. Ce qui est illégal dans une juridiction reste accessible depuis une autre. La CFTC peut sanctionner les acteurs américains. Elle ne peut pas désactiver un bot hébergé à Singapour.

Quelle stratégie adopter face à ces dynamiques ?

Selon Galaxy Research, le volume de futures crypto au CME dépassait 900 milliards de dollars au T3 2025. Le levier n’est pas près de diminuer. Construire une exposition crypto avec des règles de gestion du risque n’est plus optionnel.

Se concentrer sur des actifs à haute liquidité réduit le risque d’être pris dans une cascade de liquidations sur un token peu profond. Certains investisseurs cherchent des approches moins dépendantes du directionnel pur, en explorant par exemple les opportunités des marchés latéraux ou en construisant des portefeuilles hybrides qui combinent exposition et couverture.

D’autres s’intéressent aux stratégies quantitatives qui exploitent la volatilité structurelle plutôt que de la subir. La volatilité créée par les liquidations automatiques est réelle et répétitive. Certaines approches systématiques en tirent parti sans anticiper la direction du marché. L’analyse sur le trading algorithmique piloté par l’IA couvre ces stratégies et leurs limites.

Questions fréquentes

Les algorithmes peuvent-ils manipuler les marchés crypto ?

Oui, et c’est documenté. En octobre 2024, la SEC a inculpé trois market makers pour manipulation algorithmique à grande échelle. Leurs bots généraient du volume artificiel sur commande. Mais la plupart des mouvements extrêmes, comme le crash d’octobre 2025, résultent de liquidations automatiques en cascade, pas nécessairement d’une manipulation coordonnée.

Qu’est-ce que le wash trading crypto ?

C’est le fait d’acheter et vendre le même actif simultanément pour gonfler le volume affiché sans réel échange économique. En 2024, Chainalysis estimait entre 704 M$ et 2,57 Md$ de wash trading suspecté sur les seuls DEX d’Ethereum, BNB Chain et Base. Le chiffre réel est probablement plus élevé sur les CEX, où c’est plus difficile à mesurer.

Quelle proportion de tokens sont des pump-and-dump ?

Selon Chainalysis, plus de 4,5% des tokens lancés en 2024 présentaient des caractéristiques de pump-and-dump. Sur 3 millions de tokens créés, ça représente plus de 135 000 projets. Près de 90% des pools suspects ont été abandonnés après la pompe. Ces opérations sont entièrement automatisées.

Quel a été le plus grand crash crypto lié aux liquidations automatiques ?

Le 10 octobre 2025 : 19,37 Md$ liquidés en 24h, dont 3,21 Md$ en 60 secondes selon Amberdata, record absolu enregistré par CoinGlass. 83,9% des positions liquidées étaient longues. La liquidité du carnet d’ordres a chuté de 98% en quelques minutes, ce qui a amplifié la chute bien au-delà du mouvement initial.

Comment les régulateurs luttent-ils contre la manipulation algorithmique ?

La CFTC a atteint un record de 17,1 Md$ de sanctions en FY2024, avec environ 50% des affaires liées aux actifs numériques. La SEC a ciblé des acteurs proposant de la manipulation comme service commercial. La principale limite reste la fragmentation internationale : un opérateur basé hors juridiction peut continuer à opérer même après une inculpation américaine.

Ce que ça change pour un investisseur

Les marchés crypto sont manipulables. C’est établi, documenté, et ça arrive à une échelle que les régulateurs commencent seulement à mesurer. L’IA accélère ces pratiques et les rend industrialisables, mais elle n’en est pas l’inventrice.

Ce qui change structurellement, c’est la vitesse. Un mouvement qui aurait pris des heures manuellement se produit en secondes avec des bots. Les cascades de liquidations sont plus brutales. Les volumes artificiels sont plus difficiles à distinguer des volumes réels.

Un investisseur qui ignore ces dynamiques construit son portefeuille sur des données de marché partiellement fabriquées. Comprendre les seuils de liquidation et la structure des carnets d’ordres devient une compétence de base. L’article sur la gestion du risque et de l’inventaire couvre ces mécanismes, et les métriques on-chain que surveillent les hedge funds offrent un complément utile pour interpréter les mouvements de marché.

Neutralis

Neutralis analyse l’évolution des stratégies d’investissement dans les marchés crypto. Ses publications explorent les dynamiques de marché et la gestion du risque.

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